Emmanuel Macron avait hésité. Sa décision de maintenir le premier tour du scrutin municipal, le dimanche 15 mars, a donc permis au pays de faire vivre sa démocratie locale malgré le coronavirus-Covid-19. Mais impossible de tirer des leçons positives de ce vote en raison de la progression très rapide de l’épidémie. Au contraire. Le directeur général de la santé Jérome Salomon a lancé lundi matin sur France Inter un appel à la «mobilisation générale», exigeant un confinement généralisé de la population.

Un conseil de défense s’est réuni ce lundi matin autour du chef de l’Etat français qui s’exprimera en direct à la télévision à 20 heures. Plus personne ne souhaite maintenant organiser le second tour le 22 mars. La date du 21 juin pour le second tour de ce scrutin local est évoquée. Ce qui va entraîner des complications à la pelle, tandis que des mesures de confinement généralisé, peut-être assorties d’un couvre-feu, pourraient entrer en vigueur dès mardi. Depuis le 24 janvier 2020, la France compte 5 423 cas de Coronavirus COVID-19 confirmés. 127 personnes sont décédées depuis le début de l’épidémie.

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Un premier tour assommé par le coronavirus

C’est peu de le dire. Toute la journée de dimanche, les opérations de vote dans les 35 000 communes de France – dont environ 31 000 communes de moins de 3000 habitants – se sont bien déroulées, dans des conditions sanitaires strictes édictées par le Ministère de l’intérieur. Au final, la participation de 45,5% des électeurs est un résultat satisfaisant dans le contexte angoissant engendré par la propagation rapide du coronavirus, même s’il s’agit d’un taux historiquement faible pour ce scrutin local préféré des Français. Lequel mobilise d’ordinaire 65% à 75% des votants. Attention toutefois: cette participation est équivalente à celle des élections législatives de juin 2017. Le premier tour de la présidentielle de mai 2017 avait, lui, réuni 78,69%.

La question «démocratique» n’est toutefois plus à l’ordre du jour. Depuis la clôture des urnes dimanche soir, la classe politique, unanime, plaide pour le report du second tour du 22 mars, avec pour conséquence possible l’annulation pure et simple de ce scrutin. Le débat sur la tenue du vote de dimanche, confirmée le jeudi 12 mars par Emmanuel Macron dans son allocution télévisée – compte tenu du refus de son annulation par l’opposition et des avis alors moins catastrophistes – est relancé, tant il semble avoir accrédité l’idée d’une menace «pas si sérieuse que cela» dans la tête de nombreux Français. La présence en masse de promeneurs ce week-end dans les parcs et dans les centres-villes, malgré la fermeture de tous les commerces non essentiels après samedi minuit, est aujourd’hui considérée comme une faute sanitaire grave dont les conséquences pourraient être lourdes sur un système hospitalier déjà saturé dans certaines régions, comme l’Alsace. La date du 21 juin pour un report est évoquée. Ce report, au nom de l’impératif de santé publique, s’accompagnera de mesures de confinement strict «à l’italienne» dès mardi ou mercredi, en particulier en Ile de France et dans l’est de la France où l’épidémie prolifère plus vite que sur la moyenne du territoire.

Sur le plan électoral, le second tour du 22 mars est accessible à toutes les listes ayant obtenu plus de 10% des voix. Environ 7000 maires, sur les 35 000 communes de France, ont été élus dimanche au premier tour, leur liste remportant la majorité des suffrages. La question est maintenant de savoir si le mandat de ces élus sera confirmé, ou s’il sera annulé en cas de report du second tour, comme le prévoit en théorie le code électoral. Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national – dont plusieurs maires sortants ont été réélus – a été la première à demander dimanche soir que les résultats du 15 mars ne soient pas remis en cause. Elle semble avoir été entendue. La réponse devrait intervenir ce lundi soir, après une nouvelle consultation par le gouvernement de son conseil d’experts scientifiques sur l’épidémie. La question des éventuels recours est aussi posée. La plupart des constitutionnalistes français plaident pour une annulation pure et simple de ce scrutin dont la tenue apparaît, rétrospectivement, comme une faute commise par l’exécutif.

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Complications politiques assurées pour Emmanuel Macron et sa majorité

Les difficultés à venir, sur le plan sanitaire comme sur le plan politique, sont nombreuses pour le président français. S’il décide de reporter le second tour du scrutin, Emmanuel Macron se trouvera à coup sûr critiqué pour avoir lancé ce vote, dont l’annulation deviendrait incontournable. Il pourra bien sûr reporter la faute sur l’opposition, et notamment sur le président du Sénat, Gérard Larcher, qui avait plaidé le jeudi 12 mars pour le maintien du scrutin avant de publier, dimanche, un communiqué de rétractation.

Du côté politique, son parti La République en marche (LREM) ne semble pas, à l’issue du premier tour, en passe d’acquérir l’enracinement local qui lui fait tant défaut. L’étiquette macronienne a même desservi le premier ministre, Edouard Philippe (issu de la droite), qui n’a pas obtenu sa réélection au premier tour au Havre (il atteint 43,6% des voix, en première position), contrairement à ce qui s’était passé en 2014. Autre victime emblématique de ce premier tour: le maire sortant de Lyon, Gérard Collomb, dont la liste arrive, avec 15% des voix, loin de celle des écologistes, en tête avec 29%. L’ancien ministre de l’Intérieur n’arrive même pas en tête dans son arrondissement. A Paris, la capitale qui avait voté à 90% pour Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle 2017, l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn, remplaçante in extremis de Benjamin Griveaux, arrive en troisième position derrière la maire sortante PS Anne Hidalgo et la tête de liste de droite Rachida Dati.

Autres mauvaises nouvelles pour le parti macronien, La République en marche: son élimination à Limoges, sa troisième position à Lille, Besançon, Rennes, Rouen, Bordeaux et sa quatrième position à Perpignan. Des scores qui, partout, ne sont pas à la hauteur des attentes pour une formation qui détient depuis juin 2017 la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Les bonnes nouvelles, du côté de la majorité, viennent des ministres issus de la droite comme Gérald Darmanin (Budget) réélu à Tourcoing, ou Franck Riester (Culture) réélu à Coulommiers sans avoir fait campagne, compte tenu de son confinement pour test positif au coronavirus. L’allié François Bayrou, centriste, est bien placé pour l’emporter à Pau. Conclusion: le rapport de force politique national ne changera pas à l’issue de ce premier tour, mais le handicap local et territorial du parti macronien se confirme. Et l’importance prise par les thématiques urbaines durables et écologiques témoigne d’un réel changement du centre de gravité.

Trois forces politiques gagnantes: les sortants, le Rassemblement national et les Verts

La première leçon du vote de dimanche est la prime aux maires sortants. Dans un contexte d’inquiétudes et de tensions, les élus locaux ont bénéficié d’une confiance naturelle de leurs électeurs. Il faut noter aussi qu’une bonne partie de l’électorat traditionnel de la droite, à savoir les personnes âgées, ne s’est pas mobilisée, en raison des problèmes sanitaires. Les résultats de ce premier tour s’en trouvent donc naturellement altérés.

Le scrutin municipal confirme sinon les tendances des élections européennes de mai 2019 en France.

Tendance 1: Le Rassemblement national confirme son ancrage territorial dans ses villes conquises en mars 2014, même s’il ne progresse pas. Les maires emblématiques du RN comme Steeve Briois à Hénin-Beaumont (avec 74% des voix), Fabien Engelmann à Hayange (63,14%), Julien Sanchez à Beaucaire (59,1%) ou David Rachline à Fréjus (50,6%) sont réélus. Et la métropole de Perpignan (Pyrénées-Atlantiques) semble à la portée de Louis Aliot, arrivé en tête au premier tour. Cette ville était l’objectif numéro un du RN. Robert Ménard, le tonitruant maire de Béziers, compagnon de route de l’extrême droite, est aussi réélu avec 68% des suffrages. A noter deux défaites du RN dans la région Nord: dans le bassin minier à Denain, et dans le port de Calais où Marie-Caroline Le Pen, sœur de Marine, échoue face à la maire sortante réélue au premier tour.

Tendance 2: La poussée écologiste. Les Verts pointent en tête à Besançon, à Lyon et à Bordeaux (avec 35,2% des voix), même si leur leader Yannick Jadot soutient un éventuel report du scrutin. Les écologistes gardent aussi le vent en poupe à Grenoble, la seule métropole qu’ils avaient conquise en 2014: le maire sortant Eric Piolle sort très largement en tête avec près de 45% des voix.

Les résultats de la gauche sont plus mitigés. Du côté socialiste, deux résultats paraissent augurer un maintien des bastions du PS, très mal en point au niveau national. Martine Aubry arrive en tête à Lille, la capitale nordiste, et paraît bien placée pour l’emporter. Belle réussite aussi pour la maire sortante de Paris Anne Hidalgo avec 30,2%, devant la candidate de droite Rachida Dati. Mais attention: la mairie de Paris se gagne au troisième tour, lorsque le Conseil de Paris composé des élus d’arrondissement se réunit et élit le premier magistrat de la capitale française.