Ferguson, une métaphore nationale

Reportage Après la mort du jeune Michael Brown, abattupar un policier blanc, la communauté noire de cette ville du Missouri attendait vendredi la décision d’un grand jury

Les émeutes de Ferguson reflètent un malaise plus large: le racisme institutionnel

Certains parlent de Ferguson comme d’un nouveau «Selma»

Le long de la West Florissant Avenue, à Ferguson, les stigmates des récentes émeutes raciales restent bien visibles. Les commerces se sont tous barricadés derrière des panneaux de bois. Ils craignent une nouvelle flambée de violence. En août dernier, cette petite ville du Missouri de 21 000 habitants, à proximité de Saint-Louis, a été le théâtre de graves troubles provoqués par la mort de Michael Brown, un jeune Afro-Américain de 18 ans abattu par un officier de police blanc. Cette semaine, sous le soleil glacial de novembre, cette artère est restée étrangement calme en dépit de l’état d’urgence décrété lundi par le gouverneur du Missouri, Jay Nixon. Or, la communauté noire de cette région traversée par les fleuves Missouri et Mississippi est en ébullition. Un grand jury réuni vendredi devait livrer son verdict: inculper ou acquitter le policier Darren Wilson. A Ferguson, on ne parle que de ça. Comme si le grand jury allait mettre des mots sur une réalité qu’on ne souhaite pas voir.

Réuni depuis trois mois à raison d’une fois par semaine, le grand jury, formé de douze citoyens dont trois Noirs, a déjà laissé entendre par des fuites dans la presse que le policier échapperait à tout procès. Au-delà des faits qui restent sujets à discussion, la perspective contredit le sentiment populaire. Alors que Michael Brown sortait du Liquor and Market, un commerce de la West Florissant Avenue avec des cigares qu’il aurait volés, Darren Wilson l’aurait violemment interpellé. Une bagarre aurait éclaté dans la voiture du policier. Selon un rapport soumis au grand jury, du sang a été trouvé sur l’arme du policier. Michael Brown aurait tenté de s’échapper. Non armé, les bras en l’air selon des témoins, il a été abattu de six balles au moins. Voulait-il revenir à la charge sur Darren Wilson ou voulait-il se rendre? Deux autopsies contradictoires n’ont pas apporté de réponse catégorique. Mais une majorité d’Afro-Américains n’a pas confiance dans la procédure judiciaire, doutant de l’impartialité du procureur, Robert McCulloch, dont le père, un policier blanc, avait été abattu par un Noir. Un acquittement de Darren Wilson rappellerait celui du policier blanc qui avait molesté le jeune Afro-Américain Rodney King à Los Angeles, en 1991, et les violentes émeutes raciales qui s’ensuivirent.

A Ferguson, une guirlande «Season’s Greetings» suspendue au-dessus de la South Florissant Road paraît irréelle tant Noël semble éloigné des préoccupations du moment. En face du poste de police, ce ne sont plus les leaders historiques du mouvement des droits civiques Martin Luther King, John Lewis ou Jesse Jackson qui protestent, mais des jeunes qui refusent de subir constamment les actions disproportionnées et les intimidations de la police. Certains profèrent des insultes: «Fuck the police.» Des protestataires sont arrêtés. D’autres sont plus calmes. Tory Rice est représentatif de cette nouvelle génération d’activistes afro-américains. Il est omniprésent sur les réseaux sociaux. Il répond au Temps : «Qu’est-ce que je ressens par rapport aux événements? Il n’est pas question de sentiment ici, mais de justice.» Il dénonce le racisme institutionnel perpétué par la police et le système judiciaire. Un phénomène perceptible aussi bien en Californie qu’à Chicago. Il s’insurge contre la Black Tax , un phénomène par lequel les Noirs doivent en faire deux fois plus que les Blancs pour se faire respecter, contre le fait que des effractions mineures au code de la route débouchent sur des procédures judiciaires interminables. «Je suis fatigué de me sentir obligé d’éviter les endroits où se trouvent des policiers, de peur d’avoir des ennuis. Ce que nous demandons ici, poursuit Tory Rice, c’est d’avoir une relation normale avec une police qui aime et croit en sa communauté. Décréter l’état d’urgence et appeler la Garde nationale est absurde. C’est alimenter le feu social.»

L’approche ultra-sécuritaire du Missouri et l’omniprésence de Ferguson dans les médias ont contribué à accroître substantiellement les tensions. A Bridgeton, à un quart d’heure du centre de Ferguson, Steven King se frotte les mains. Vendeur au Metro Shooting Supplies, un commerce d’armes à l’entrée duquel on est accueilli par un ours et un lion empaillés, il ne se souvient pas d’avoir vendu autant d’armes à feu en si peu de temps. Des fusils d’assaut, à pompe et des revolvers: «La hausse oscille entre 300 et 800% par jour, surtout à partir du 5 novembre, quand les autorités ont dit craindre les effets d’un acquittement du policier Wilson. Mais je vous rassure. Il n’y a pas que des Blancs qui en achètent, il y a aussi des Noirs.»

La tragédie de Ferguson, qui suscite depuis plus d’une centaine de jours, une mobilisation pacifique quotidienne, révèle un profond malaise social. Dans une ville habitée par 70% de Noirs, le Conseil municipal ne comprend qu’un Afro-Américain. Parmi la cinquantaine de policiers de Ferguson, seuls trois sont Noirs. Les relations entre les forces de l’ordre et la communauté afro-américaine dans la région de Saint-Louis sont très tendues. Elles le sont aussi dans l’Indiana ou l’Illinois. Elles s’inscrivent dans l’histoire du Missouri, un Etat tiraillé à l’époque de la guerre de Sécession entre la Confédération et l’Union et habité aujourd’hui par 80% de Blancs.

Selon une enquête de USA Today , les Noirs ont trois fois plus de chances d’être fouillés, arrêtés et intimidés à Ferguson que les Blancs. Dans certaines régions du pays, le ratio est même de 10-1. Blanche, Angelique Kidd, 41 ans, piercing dans le nez, appelle à l’inculpation du policier Darren Wilson. Si elle proteste, c’est pour apporter sa pierre à la cohésion sociale. Elle aime la mixité et même si les écoles publiques sont fréquentées presque exclusivement par des élèves noirs, elle refuse d’envoyer ses enfants à l’école privée. Devin Willis, un jeune de 22 ans, s’étonne: «La race, pour moi, c’est une question qui ne se pose qu’aux Etats-Unis. Quand je vais à l’étranger, on dit que je suis Américain et non Afro-Américain.»

A Ferguson, beaucoup de Blancs se sont dits surpris par l’éruption de violence après la mort de Michael Brown. En face du poste de police, Sandy Sansevere œuvre d’ailleurs à rétablir l’image d’une ville où elle vit depuis 27 ans et qu’elle aime. Elle tient l’échoppe d’une organisation à but non lucratif où elle vend ders t-shirts «I love Ferguson». Le gain des ventes est reversé aux commerçants qui ont subi des dégâts lors des émeutes du mois d’août. «Ici, il n’y a pas de divisions raciales. Si j’ai choisi de vivre ici, c’est en raison de la diversité. Mon beau-fils est Noir. Le cœur, ajoute-t-elle, ne connaît pas la couleur de la peau.» Sandy Sansevere pense néanmoins que les manifestants pourraient «utiliser leur temps à meilleur escient. Quel est leur but? Je n’en ai aucune idée. Ils veulent boycotter les restaurants du centre et bloquer l’accès à la société Emerson qui offre de nombreuses bourses d’études. Ce n’est pas très constructif». Michael, un Afro-Américain dans la cinquantaine, qui reste en marge des manifestations, en convient: «Je soutiens les manifs, mais je pense qu’on en fait trop. On devrait aussi s’intéresser à ce qui se passe dans notre propre communauté, les homicides commis par des Noirs contre des Noirs.»

Manque de transparence et de confiance de la part de la police, refus d’essayer de changer de perception de l’institution du côté de certains manifestants noirs. Les événements de Ferguson sont une métaphore nationale. Ils révèlent un sentiment chez les Afro-Américains de ne pas être respectés. Brandissant une banderole affichant «Arrêtez de tirer, R.I.P. Mike Brown», Rick Canamore, 50 ans, le déplore et rappelle, pour l’illustrer, l’incident qui intervint en plein discours du président Barack Obama sur l’état de l’Union, un événement solennel, quand un élu républicain le traita de «menteur». Mais rien n’illustre mieux ce sentiment d’irrespect que Michael Brown lui-même: son corps, inerte, est resté sur la route de Canfield Drive pendant quatre heures et demie, sous une chaleur torride. Sa dépouille n’a pas été transportée par une ambulance, mais à l’arrière d’un 4x4 de la police. A proximité du mémorial érigé en hommage à Michael Brown, Marva Robinson a conscience des retombées de la tragédie. Psychologue, elle organise des ateliers pour tenter de panser les blessures: «Les jeunes Afro-Américains ici sont encore traumatisés et anxieux. Ils ne savent plus comment gérer leurs relations avec la police. Ils ont le sentiment de ne pas compter, d’avoir un plafond qui les empêche d’évoluer en raison de stéréotypes qui les poursuivent. Il est temps qu’on les considère comme des êtres humains et non pas comme des animaux dangereux.» La psychologue s’arrache les cheveux à voir comment les autorités abordent les problèmes de Ferguson. Ce n’est pas en créant une commission dans laquelle siégeront des officiers de police et des juristes qu’on va améliorer les choses, dit-elle. «Il faut des gens qui s’engagent sur le terrain à traiter de l’humain.»

L’aspect racial joue un rôle dans le malaise, mais aussi le niveau socio-économique de la seconde minorité des Etats-Unis. Les Noirs restent beaucoup plus touchés par le chômage et la pauvreté. Eric ­Harriel, agent d’assurance et fondateur de l’ONG Break the Cycle refuse tout fatalisme. Afro-Américain, il exhorte sa communauté à se prendre en main: «Si tout cela arrive, c’est parce qu’on aborde la police, la justice, en position de faiblesse. Il faut que la communauté se renforce à travers l’éducation, la famille.»

Certains voient dans la mobilisation des Noirs à Ferguson l’émergence d’un nouveau mouvement des droits civiques. Une ironie au moment où le premier président noir dans l’histoire des Etats-Unis siège à la Maison-Blanche. Battu par les troupes fédérales lors de la marche entre Selma et Montgomery en 1965, l’élu du Congrès et figure du mouvement des années 1960 John Lewis met en garde. Si aucune procédure pénale n’est ouverte contre le policier Wilson, «des manifestations massives et non violentes vont éclater à travers toute l’Amérique. […] Selma fut un tournant. Je pense que Ferguson pourrait l’être également.» Car même si, au niveau individuel, les relations interraciales se sont considérablement améliorées, le racisme dit institutionnel fait encore des ravages.