«C'est mal. C'est un meurtre. C'est un crime.» Dans son message de Pâques, cette semaine, l'Armée républicaine irlandaise condamne sans ambages le meurtre de Robert McCartney, tué le 30 janvier d'un coup de couteau dans la carotide. Un homicide que tout Belfast, des habitants des quartiers catholiques aux hommes politiques en passant par les émissaires des gouvernements britannique, irlandais et américain, attribue pourtant volontiers à l'IRA. Certes, les termes du message pascal sont pour le moins explicites alors qu'il ne s'est trouvé personne, dans le Belfast catholique, pour se féliciter du meurtre de McCartney dans un bar qui passe pour un des hauts lieux républicains des environs. Mais en dénonçant l'omerta qui règne dans les quartiers et en bravant la règle de l'intimidation, il n'empêche que les cinq sœurs et la fiancée de la victime commencent aussi à susciter quelques murmures d'irritation. «Je ne dis pas que c'est bien fait pour leur frère, s'anime Paul, qui a fait près de vingt ans de prison pour attentats. Mais les sœurs McCartney donnent une image fausse de la vie dans les quartiers. Elles sèment la pagaille en disant à tort que l'IRA terrorise les habitants, qu'elle s'est gangstérisée.»

Petits shérifs

Le meurtre de McCartney, exécuté à la sauvette dans une ruelle après une rixe alors qu'on ne lui connaissait aucune délicatesse avec l'IRA, bat en effet en brèche l'hypothèse d'une expédition punitive d'ordre politique. Et donne du grain à moudre à ceux qui dénoncent la criminalisation de l'organisation, un mois après le hold-up historique de la Northern Bank, mis à l'actif de l'IRA par la police. Or, en se faisant entendre jusque par George Bush, les sœurs McCartney ont commencé à délier des langues. Des graffitis sommant l'IRA de se saborder commencent à apparaître sur les murs. «Elles ont montré qu'on pouvait demeurer très attaché à la cause républicaine et refuser les gangs mafieux qui imposent leur loi, se félicite un des rares voisins qui accepte de témoigner. Ça donne espoir. Les gens en ont assez que l'IRA rackette les habitants et les entreprises, prélève un impôt révolutionnaire sur les chantiers, et punisse ceux qui ne lui reviennent pas.» Dans ces quartiers peu fréquentés par la police qui n'inspire pas confiance aux habitants catholiques, l'IRA agit depuis toujours en régulateur. Mais, aux dires de certains, ses chefs locaux sont devenus des «petits shérifs» qui agissent pour leur propre compte. D'autres dénoncent aussi les passages à tabac «pour remettre les gens dans le rang» et les associations homosexuelles affirment que «de plus en plus de gays sont agressés dans la rue par l'IRA».

Les mécontents datent ce «dérapage» de l'accord du Good Friday Agreement, en 1998. «Avant, même si les règlements de comptes et les balles dans les genoux existaient, l'IRA était utile car elle nous protégeait des milices loyalistes. Mais depuis le cessez-le-feu, ses hommes veulent surtout maintenir leur pouvoir, accuse un chauffeur de taxi qui vit à Falls Road, le bastion des républicains, à l'ouest de Belfast. Avant, on savait qu'il ne vallait mieux pas s'embrouiller avec eux, mais on les respectait. Aujourd'hui, je dis à mes trois enfants, qui ont moins de 15 ans, de baisser la tête et de ne pas faire d'histoire. On ne sait jamais comment ils peuvent réagir.»

Déstabilisation

Ces témoignages, nouveaux, déstabilisent le camp catholique, au moment où Gerry Adams, le patron du Sinn Féin, s'acharne à un pas de deux hasardeux, à la fois impliqué dans le processus de paix et «toujours à la tête de l'IRA», d'après Londres et Dublin. «C'est de la foutaise de dire que l'IRA terrorise les quartiers, s'énerve Thomas, un ex-prisonnier libéré en 1999 et aujourd'hui à la tête d'un centre social dans le quartier d'Antrim, dans le nord de la ville. Ici, les gens réclament même davantage d'IRA. Et, pour couronner le tout, ils sont la proie des petites frappes et des criminels à la petite semaine qui commettent des vols et des viols. Alors, que voulez-vous: les gens voudraient que l'IRA fasse davantage la police, parce qu'au moins ils ont confiance en elle.» Mais les rumeurs de trafic, de racket et le récent fait divers McCartney entachent la respectabilité de l'organisation. Travailleur social, Mike Ritchie préside à Falls Road le réseau d'anciens prisonniers Coiste. Même s'il n'a jamais fait de prison à titre personnel, il est très impliqué dans le milieu républicain. «Les rumeurs courent mais elles ne sont jamais étayées. Oui, on entend tout le temps dire que les caïds de l'IRA se sont offert de belles maisons sur la côte ou que les leaders du Sinn Féin sont assis sur un trésor. Mais Gerry Adams a une vie modeste; il vit en haut de l'avenue, dans un quartier archi-pauvre. On n'a qu'à légaliser l'IRA et on verra bien de quoi on parle! C'est la seule manière d'apporter la preuve que les paramilitaires ne sont pas les parrains de la mafia irlandaise.»

Au fur et à mesure que les langues se délient, on sert donc aussi les rangs derrière l'IRA et le Sinn Féin, qui a encore progressé de 3% aux dernières élections partielles, début mars, en pleine affaire McCartney. Il faut dire que l'organisation semble bien poursuivre sa mue, délaissant les fresques murales agressives pour développer un vaste tissu d'associations locales de réinsertion et de loisirs. Sur les murs de Falls Road, un quartier où le Sinn Féin arrive largement en tête à chaque scrutin, un seul graffiti barre des trois lettres de l'IRA à la peinture fraîche un mur de brique. Partout ailleurs, les bustes de Che Guevara ou l'exotique «Vive la Catalogne libre!» l'emportent sur le soutien aux paramilitaires. Certes, certaines fresques rappellent la mémoire de Boby Sand, gréviste de la faim mort dans les prisons de Margaret Thatcher, ou des héros du quartier. Mais le républicanisme pourrait bien être en train de polir son image, à l'instar de Gerry Adams, le leader du Sinn Féin, qui a signé les accords de paix il y a sept ans… et invité les sœurs McCartney au dernier congrès du parti, il y a un mois.