Après vingt-cinq ans dans les services secrets ukrainiens, le colonel Oleksandr Skakoun connaît les rouages de l’Etat et notamment tout ce qui relève de la sécurité. Lorsqu’il devient, en 2017, l’adjoint du gouverneur de l’oblast (région) de Kharkiv, il ne peut deviner que ses connaissances militaires vont lui être très utiles. Le 24 février, avec la déclaration de la loi martiale, l’administration militaire prend le pas sur l’administration civile. Oleksandr Skakoun en devient naturellement le numéro deux. Il travaille en cheville avec les responsables militaires et les politiciens. Si ce n’est pas lui qui définit la stratégie de la défense ukrainienne au niveau de l’oblast, il en connaît cependant tous les aspects. A ses yeux, la contre-offensive qui a lieu à Kharkiv constitue un tournant décisif dans la guerre en Ukraine.

Comment expliquez-vous les victoires de l’armée ukrainienne à Kharkiv?

Après la retraite des troupes russes à Kiev, une partie des forces ukrainiennes qui ont mené les combats victorieux de la région de Kiev ont rejoint, il y a un peu plus de trois semaines, le front de Kharkiv, sur un arc de cercle au nord-est de la ville. Fort de ces renforts, l’état-major a alors pris le temps de définir soigneusement une tactique. Cela a coïncidé avec l’arrivée des armes livrées par l’Europe et les Etats-Unis. Selon notre plan de bataille, nous avons prioritairement ciblé les hauteurs, qui contrôlent aussi bien des territoires que des accès logistiques. Et, il y a une quinzaine de jours, nous avons lancé notre contre-offensive. Plusieurs localités ont été reprises dans la foulée: Ruska Lozova, Tsirkuny, Peremoha, Staryi Saltiv, Cherkaski Tyshky.

Peut-on parler de débâcle russe à Kharkiv?

Les troupes russes lâchent du terrain et leur repli s’accélère. Selon nos informations, très précises, des colonnes formées de blindés légers, de tanks et de véhicules de transport de troupes se dirigent lentement vers la frontière russe. Toutes les troupes n’ont cependant pas encore quitté la région, les arrières sont protégés par les supplétifs venus des deux républiques autoproclamées du Donbass [celle de Donetsk et celle de Lougansk, ndlr]. Je dois dire, et c’est malheureux, que ces supplétifs sont utilisés par l’armée russe comme de la chair à canon. Dans les deux semaines qui viennent, nous atteindrons Voltchansk et reprendrons ainsi le contrôle de la frontière russe. Les occupants russes auront alors tous quitté le nord de l’oblast de Kharkiv.

L’armée ukrainienne traversera-t-elle alors la frontière russe en direction de Belgorod?

(Il rigole.) Certains généraux plaident pour la poursuite de la contre-offensive en territoire russe, mais la décision sera politique et, pour l’instant, il est clair que notre armée ne franchira pas la frontière.

On parle beaucoup de l’impact décisif des canons Howitzer Zuzana 155 mm livrés par l’Europe, quand sont-ils arrivés?

Ces aspects sont confidentiels, mais ce n’est pas un secret que nous avons déployé des Zuzana depuis une dizaine de jours. Ces armes très précises et modernes sont essentielles dans une guerre où la technologie, la portée et la précision peuvent donner un avantage crucial. Mais au-delà des armes, ce qui fait vraiment la différence, c’est la motivation exceptionnelle des troupes ukrainiennes.

Quelle est la prochaine étape à moyen terme?

Les Russes contrôlent l’essentiel de l’axe Belgorod en Russie – Izioum en Ukraine. Il nous faut absolument couper cette artère utilisée pour la logistique et le ravitaillement. La reconquête de Voltchansk sera une étape clé. Nous serons alors en mesure de prendre en tenailles les occupants dans la zone d’Izioum. Sur un plan plus large, sans cet axe de ravitaillement, sans Izioum, les troupes russes ne peuvent plus prendre à revers nos militaires positionnés dans le Donbass. Ce sera un coup dur pour Moscou qui rendra quasiment impossible son projet de conquête du Donbass.

L’un des deux camps peut-il capituler?

Non, c’est impossible au vu des derniers développements. Cela finira par une négociation. Et dans cette dernière, les deux capitales prendront en compte non seulement la situation militaire qui pourrait être bloquée mais aussi les sanctions économiques. Quel sera le prix que Moscou consentira alors à payer pour son occupation de telle ou telle ville, Kherson par exemple? La fin de la guerre n’adviendra qu’au prix d’âpres négociations.