L’opposition a défilé pour la deuxième journée consécutive mardi soir, mais dans une atmosphère bien plus lourde de menaces. Depuis 18 heures locales, de très importantes forces de sécurité (armée, forces antiémeute, police et FSB – l’ancien KBG) arrêtent ou dispersent brutalement tous les manifestants s’approchant de la place Trioumfalnaïa. Les opposants Lev Ponomarev, Boris Nemtsov et plusieurs journalistes ont été interpellés. Environ 250 militants ont été interpellés à Moscou et 200 à Saint-Pétersbourg. Des centaines d’activistes de l’organisation pro-Kremlin Nachi se sont également rendus sur place pour couvrir de leurs cris ceux des manifestants de l’opposition.

Autour de 5000 personnes, opposition et pro-Kremlin confondus, se trouvaient sur la place Trioumfalnaïa au plus fort de la manifestation. Les activistes de Nachi frappaient dans des tambours et scandaient «La victoire est pour Russie unie [le parti soutenant Vladimir Poutine]», tandis que l’opposition hurlait «La Russie sans Poutine», «Le peuple ne croit pas à Poutine» et «Honte!». Coordonnée par les agents du FSB – qui retourne à son rôle de police politique –, la police agit rapidement et avec discernement pour arrêter le maximum d’opposants possible.

Ces derniers se mobilisent pour contester la légitimité des élections législatives du 4 décembre. Le parti du pouvoir Russie unie a remporté la majorité des sièges (une baisse de 15 points par rapport à 2007) contre une opposition factice, sans débats publics, sans accès égal aux médias et alors que les observateurs internationaux de l’OSCE et du Conseil de l’Europe ont noté des fraudes massives lors du scrutin.

Prises au dépourvu lundi par la mobilisation sans précédent de l’opposition, les autorités ont déployé hier dans le centre de la capitale des dizaines de camions remplis de militaires, en plus des policiers antiémeute. Lundi soir, les partis d’opposition avaient réussi à rassembler entre 5000 et 10 000 manifestants sur le square de Tchistye Prudy, dans le centre de la capitale. Des moins de 30 ans pour l’essentiel, venus exprimer leur colère envers des législatives considérées comme truquées. Plusieurs intellectuels avaient galvanisé la foule, dont le romancier et poète Dmitri Bykov, le journaliste Artemy Troitsky, et le caricaturiste Viktor Chenderovitch. Ils étaient appuyés par des personnalités de l’opposition comme l’écologiste Evguenia Tchirikova, les libéraux Boris Nemtsov et Ilia Iachine, et le blogueur anti-corruption Alexeï Navalny. Ces deux derniers ont été interpellés par la police dès lundi soir et condamnés hier à 15 jours d’arrêts pour résistance aux forces de l’ordre. En tout, 300 manifestants sont maintenus en détention depuis lundi soir sans nourriture ni eau, selon Amnesty International, qui exige leur libération immédiate.

Le Kremlin tente par tous les moyens d’éteindre le feu avant qu’il ne se propage, dans la rue comme dans les médias. Le mois dernier, une grille de 5 mètres de haut a été érigée en toute hâte tout autour des bâtiments de l’administration présidentielle, qui jouxtent le Kremlin. Des attaques répétées ont été organisées depuis plusieurs jours contre plusieurs ­sites internet d’opposition et le ­réseau social Livejournal.ru, qui fonctionnent toujours de manière épisodique.

Les grandes chaînes de télévision, elles, passent complètement sous silence les manifestations de l’opposition. Le contraste est frappant entre une atmosphère de révolte grandissante et une surdité plus grotesque que jamais des télévisions d’Etat.

Les autorités russes nient toute fraude massive lors du vote du 4 décembre, bien que des dizaines de vidéos postées sur Internet démontrent des violations du processus de vote, parfois par des membres de la commission électorale eux-mêmes. Dans toutes les régions du Caucase, Russie unie recueille des suffrages irréels et supérieurs à 90%, en dépit du fort sentiment anti-russe parmi la population. En Tchétchénie, où Vladimir Poutine a déclenché une brutale opération militaire en 1999, son parti recueille 99,5% des voix pour un taux de participation tout aussi impossible de 99,5%.

Pour Sergueï Mitrokhine, un des leaders du parti libéral Iabloko, qui a aussi été interpellé hier soir, la réaction du pouvoir est «disproportionnée et est un signe de faiblesse». De son côté, le romancier à succès Boris Akounine appelle au boycott de l’élection présidentielle du 4 mars prochain, où Vladimir Poutine est archi-favori. Face à la révolte montante, le Kremlin a d’ores et déjà choisi la répression. Mais la rue n’a pas dit son dernier mot.