Russie

La répression pousse la Biélorussie dans une impasse

Effrayé par une vague de manifestations, l’indéboulonnable président biélorusse Alexandre Loukachenko opte pour le tout répressif. Il risque ainsi de se couper de l’Occident et d’aggraver sa dépendance économique envers une Russie de moins en moins bien disposée à son égard

Au moins 700 arrestations samedi lors d’une manifestation pacifique, mais non autorisée par les autorités à Minsk. Les arrestations – moins nombreuses – se sont poursuivies dimanche en plein coeur de la capitale biélorusse. L’autoritaire Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 23 ans, tente d’étouffer un mouvement qui prend de l’ampleur depuis un mois.

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Taxe imposée aux chômeurs

Ce pays de dix millions d’habitants cinq fois grand comme la Suisse, n’avait pas connu de telles tensions depuis 2010. Les foules défilaient alors contre une énième réélection contestée d’Alexandre Loukachenko. Le mouvement actuel prend lui sa source dans les difficultés économiques. Le déclenchement fut l’introduction d’une nouvelle taxe imposée aux chômeurs. Surnommée «taxe des parasites», elle est exigée de 470 000 Biélorusses, ce qui situe le taux de chômage à 5%, alors qu’il n’est officiellement que de 0,9%.

Alexandre Loukachenko s’est maintenu au pouvoir en promettant aux Biélorusses de les abriter contre les aléas du capitalisme, qui ont plongé des millions de Russes et d’Ukrainiens dans la misère. L’économie biélorusse est restée de ce fait à 80% sous le contrôle de l’État et est de moins en moins compétitive. Or, les caisses de l’État sont aujourd’hui vides et la population voit son niveau de vie se détériorer depuis 2010. Selon Yauheni Preiherman, directeur d’études du think-tank «Club libéral», «La taxe des parasites n’est qu’un prétexte, car le mécontentement social est bien plus large que les personnes directement visées par le nouvel impôt».

Au cours des deux premières semaines de la contestation, les autorités ont laissé les gens manifester et les médias travailler. Devant la détermination des mécontents, Loukachenko a instauré un moratoire d’un an sur la «taxe des parasites». Le ton a changé le 3 mars, avec les premières interpellations de journalistes et d’activistes. À la mi-mars, la télévision d’État a commencé à diffuser des «reportages» sur des groupes armés entraînés en Pologne, pays baltes et Ukraine et supposés fomenter un coup d’État au Belarus.

Peur d’un renversement

«Les raisons du retour de la répression tiennent à la psychologie du président», estime Preiherman. «Loukachenko est persuadé qu’on cherche à le renverser et qu’il ne contrôle plus complètement la situation». Le contexte international joue également un grand rôle dans son sentiment d’insécurité. «Loukachenko n’a aucune confiance dans les capitales européennes, surtout après le départ précipité de [l’ex président ukrainien Viktor] Yanoukovitch, juste après un accord passé avec les Occidentaux», rappelle Preiherman. «Du coup, il préfère éradiquer toute protestation à la racine, plutôt que de prendre le risque de la voir se développer et échapper à tout contrôle».

Loukachenko sacrifie deux ans d’efforts pour se rapprocher de l’UE. Bruxelles et Washington ont critiqué la répression de samedi et exigé la libération immédiate de toutes les personnes interpellées. Le chef d’État avait redoré son image en jouant le rôle de médiateur dans le conflit ukrainien. Les accords de Minsk 1 et 2 ont permis d’aboutir à une réduction notable du niveau de violence. Il a libéré tous les prisonniers politiques en 2016 et a obtenu en échange la levée des sanctions contre son régime.

Il n’a pas davantage confiance en son grand voisin russe, avec qui les relations sont de plus en plus tendues. D’un point de vue stratégique, Moscou considère le territoire biélorusse vital en tant que tampon face à l’OTAN. Des radars avancés russes sont déjà installés au Belarus et Moscou veut y installer une, voire deux bases aériennes. En contrepartie de cet alignement stratégique, Moscou subventionne grassement l’économie biélorusse à travers des prêts bancaires et des livraisons de pétrole et de gaz très en dessous des tarifs du marché.

Irritation russe

Jusqu’ici plutôt neutre, la télévision d’État russe s’est mise à agiter le spectre d’une révolution de couleur au Belarus, sur le modèle du Maïdan ukrainien. Cela traduit l’irritation croissante du Kremlin envers un Loukachenko s’écartant de plus en plus de la ligne russe en matière de politique étrangère. Minsk a refusé de reconnaître l’indépendance des régions séparatistes de la Géorgie et ne reconnaît pas non plus l’annexion de la Crimée. Loukachenko a récemment parlé en termes élogieux de «l’Ukraine fraternelle» et de l’UE tout en critiquant sévèrement Moscou et son gaz «trop cher».

Un nouveau sujet de discorde a surgi en février lorsque le Belarus a supprimé son régime de visa pour 80 pays, y compris l’UE et les États-Unis. Moscou a répondu en installant pour la première fois des postes-frontières entre les deux pays et surtout en déployant deux brigades blindées à proximité de la frontière.

Une partie des intellectuels biélorusses s’inquiètent du risque croissant d’intervention militaire russe. D’autres, comme l’expert en sécurité Andreï Porotnikov, voient plutôt Moscou s’employer à affaiblir Loukachenko, jusqu’à ce qu’il soit «contraint de s’agenouiller pour demander à Moscou l’argent nécessaire pour se maintenir au pouvoir».

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