Le mauvais signal Viber, un moyen de communication qui fonctionne grâce à Internet, entrecoupe les propos de Mohamed Lotfy, directeur exécutif de la commission égyptienne pour les droits et les libertés (ECRF). Il se trouvait mercredi dernier au tribunal d’Al-Abbasseya au Caire, où il s’apprêtait à faire appel à la suite de la prolongation de quarante-cinq jours de la détention provisoire d’Ahmad Abdallah, président et cofondateur de l’ECRF. Les arrestations, disparitions forcées et cas de tortures ont, selon un rapport récemment publié par Amnesty International, fortement augmenté. L’ONG pointe du doigt les membres des forces de sécurité et dirigés par des agents de l’agence nationale de sécurité égyptienne (NSA), qui s’en prennent aux opposants du régime.

Ahmad Abdallah est sous le coup de diverses accusations, dont l’appartenance à l’organisation «terroriste» des Frères musulmans, la diffusion de fausses informations ou encore l’incitation à manifester, et ce lors d’un rassemblement organisé pour protester contre la vente d’îlots égyptiens à l’Arabie saoudite. Des charges fabriquées, selon Mohamed Lotfy, ne servant qu’à justifier cette arrestation. «Il se trouve dans une cellule d’environ 8 mètres carrés, avec neuf autres personnes. Et les conditions de sa détention provisoire, qui peut aller jusqu’à deux ans, se dégradent de jour en jour.»

Protection de l’enquête en cours, c’est ainsi que les autorités justifient le fait de garder les opposants en prison. Une politisation du judiciaire que le directeur de l’ECRF dénonce haut et fort. «Nous faisons ce que nous pouvons pour qu’Ahmad soit libéré, notamment parler aux médias. Mais en dernière instance, c’est le gouvernement, en particulier le président Abdel Fattah al-Sissi, qui doit donner son aval.»

En juin 2014, le président Abdel Fattah al-Sissi accède au pouvoir une année après avoir, avec l’aide de l’armée, renversé le président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, démocratiquement élu en 2012. «Le modèle politique idéal du gouvernement est celui de la Corée du Nord, s’indigne Mohamed Lotfy. Toute contestation, Internet, les réseaux sociaux sont perçus comme une menace et doivent disparaître.» Il poursuit en revenant sur le printemps arabe, lorsque la jeunesse s’est soulevée en janvier 2011 contre la répression exercée par Hosni Moubarak. «Si l’Etat ne peut contrôler cette nouvelle génération, il l’éliminera.»

Mohamed Lotfy poursuit en expliquant que les médias pro-gouvernementaux sont continuellement en train de les provoquer et d’insulter les membres de l’ECRF. «Le dernier exemple en date: les insultes à l’encontre d’Ahmad Abdallah sur la chaîne télévisée Sada el Balad, au lendemain de la publication du rapport d’Amnesty International. Il a été accusé d’avoir fourni à l’ONG de fausses informations.» Selon Mohamed Lofy, ces lynchages publics sont quotidiens. Lui et son équipe sont accusés de trahison. «Les médias contribuent à accentuer le fossé entre les ONG et le reste de la société égyptienne», se désole-t-il.

Selon le rapport d’Amnesty International, trois à quatre personnes sont arrêtées chaque jour et maintenues en détention pendant plusieurs mois, durant lesquels elles sont torturées. A l’heure actuelle, le nombre exact de personnes captives reste vague. Une centaine aurait disparu depuis début 2015. «Et ce n’est probablement que la pointe de l’iceberg», raconte Nicholas Piachaud, chercheur pour l’Egypte à Amnesty ayant travaillé sur le rapport. Selon lui, cette recrudescence coïnciderait avec l’accession de Magdy Abd el Ghaffar au poste de ministre de l’Intérieur en mars 2015. «Ce dernier a une longue histoire dans la police secrète. Il y a travaillé sous Moubarak et met au service de l’Etat les techniques qu’il a apprises», explique Nicholas Piachaud.

La répression des opposants a mobilisé plusieurs campagnes de protestation sur Internet, notamment celle lancée fin 2015 par EuroMed Rights et l’Institut du Caire pour l’étude des droits de l’homme. Elle s’intitule Human Rights Behind Bars. «Nous publions le profil des activistes arrêtés connus, les raisons de leur arrestation, le suivi de leurs conditions de détention ou encore depuis combien de temps ils sont enfermés», explique un représentant d’Euromedrights qui témoigne sous couvert de l’anonymat. Amené à retourner en Egypte, il préfère ne prendre aucun risque. Une exigence qui témoigne de la situation sur place, où les membres de l’organisation n’ont également pas voulu s’exprimer de peur de représailles.