L’un des enjeux cruciaux de la présidentielle de la nuit dernière touche à l’essentiel: à l’avenir de la Cour suprême des Etats-Unis. L’institution a toujours été respectée par les Américains. Mais elle est en grand danger. On aurait pu croire que la politique de la terre brûlée était réservée au candidat Donald Trump. Or plusieurs figures républicaines promettent de bloquer toute nomination de juge par la démocrate Hillary Clinton si celle-ci devait remporter la présidentielle.

C’est le cas du sénateur Richard Burr, un républicain de Caroline du Nord qui cherchait hier à se faire réélire à Washington. Il fera tout en son pouvoir pour bloquer la nomination de tout juge choisi par une présidente Hillary Clinton. Quitte à attendre quatre ans jusqu’à ce que les républicains aient une chance de reprendre la Maison-Blanche. Il n’est pas le seul à défendre cette politique nihiliste. Le sénateur du Texas et ex-candidat à la présidence Ted Cruz relève que l’histoire est pleine d’exemples d’une Cour suprême fonctionnant avec un nombre de juges inférieur à neuf. Même l’une des figures respectées du Grand Vieux Parti, John McCain, est sur cette ligne radicale. Des groupes de réflexion conservateurs de Washington comme Cato et Heritage Foundation abondent dans le même sens. C’est du jamais vu.

Le président Barack Obama a fustigé cette attitude irresponsable. Sa colère était d’autant plus marquée que nommer des juges à cette vénérable institution est l’une des prérogatives majeures du président des Etats-Unis. Un an avant la fin de sa présidence, Barack Obama a exercé cette prérogative conformément à la Constitution afin de remplacer le défunt juge ultra-conservateur Antonin Scalia. Mais le Sénat, dominé par les républicains, a refusé de confirmer la nomination du juge Merrick Garland et n’a même pas daigné l’auditionner. Merrick Garland a pourtant par le passé eu droit aux éloges de démocrates et de républicains tant ses compétences comme juge à la Cour d’appel des Etats-Unis pour le circuit du District de Columbia étaient reconnues.

Contre un juge «de gauche»

Pour les républicains, laisser un président démocrate nommer un juge «de gauche», c’est mener le pays à sa perte, car la Cour adoptera des décisions favorables à l’avortement, aux droits des gays voire même au droit de vote que certains républicains semblent vouloir restreindre. Beaucoup rappellent que la Cour suprême a été dominée par des juges conservateurs depuis un demi-siècle. Face à cet enjeu, l’élection au Sénat américain mardi revêtait une importance toute particulière. Si les démocrates parviennent à en reprendre le contrôle, l’obstructionnisme républicain fera long feu.

Aujourd’hui, avec un siège vacant, la Cour suprême des Etats-Unis est paralysée, incapable de trancher les questions les plus sensibles du moment. Avec huit juges au lieu de neuf, il est presque certain que les quatre juges «de gauche» soient opposés aux quatre juges «conservateurs». C’est ce qui s’est passé quand la Haute Cour s’est emparée de la question de la constitutionnalité du décret présidentiel de Barack Obama pour surseoir à l’expulsion de quelque cinq millions de clandestins. A quatre contre quatre, la question est revenue à la cour inférieure et la mesure prise par le président Obama est pour l’heure suspendue.

En 2000, le candidat démocrate Al Gore était remonté contre la décision de la Cour suprême d’attribuer la présidence à son adversaire George W. Bush. Mais il avait concédé sa défaite en égard de la décision du pouvoir judiciaire. Ce fut, explique un éditorial du New York Times, «l’une des réaffirmations les plus puissantes du rôle unique et fragile de la Cour suprême». Or en jouant avec la légitimité de la Cour suprême, les républicains jouent avec la démocratie.