Poursuivie par quatre associations antiracistes pour incitations à la haine raciale, Marine Le Pen comparaissait hier au tribunal de Lyon. Où elle s’est rendue en personne, pour répondre du parallèle qui la traînait devant les prétoires: avoir comparé les «prières de rue» musulmanes à l'«Occupation», rien de moins. A la clé, si elle venait à être condamnée: le risque d’encourir un an de prison et 45 000 euros d’amende.

Le procureur de la République séduit par les arguments de Madame Le Pen

Le Monde fixe la perspective: «Vouloir tenir la politique hors des salles d’audience relève parfois du vœu pieux. […] Mme Le Pen aurait pu décider de ne pas se présenter à l’audience et de laisser son avocat, prendre seul sa défense. Mais, à un mois et demi du premier tour des élections régionales des 6 et 13 décembre, la présidente du FN n’a pas laissé passer l’occasion de se saisir de la tribune qui lui était offerte.»

Et visiblement, ses arguments ont fait mouche. Olivier Faye, du Monde, raconte: «C’est au cours d’une réunion publique organisée à Lyon, en pleine campagne interne pour la présidence du FN, que la fille de Jean-Marie Le Pen avait tenu les propos qui lui sont aujourd’hui reprochés. «Il y a dix ou quinze endroits où de manière régulière un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires, avait-elle lancé ce soir-là. Pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde Guerre mondiale, il s’agit de parler d’occupation […]. Certes, il n’y a pas de blindés, il n’y a pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même.» Selon Mme Le Pen, cette référence à la seconde guerre mondiale visait à adresser une pique à Bruno Gollnisch, son adversaire dans la course à la présidence du Front, réputé soucieux des débats historiques sur la période. […] La juxtaposition des termes «prières sur la voie publique» et «occupation» ne relèverait donc, pour Marine Le Pen, que de la simple «figure de style de meeting».

Bref, le procureur de la République «s’est approprié en partie les conclusions déposées par la défense, a plaidé en faveur de la relaxe de Mme Le Pen. Les déclarations de cette dernière rentrent pour lui dans le simple exercice de la liberté d’expression. «L’incitation à la haine doit résulter d’une exhortation claire et sans équivoque», a-t-il avancé. Or, pour le magistrat, il n’y a pas d’«incitation expresse» dans les propos de la députée européenne. «La politique, ce n’est pas la tolérance, c’est le débat des idées. La violence du verbe fait partie du quotidien des déclarations politiques», a estimé le procureur».

Le show aurait pu être plus hard

A Libération, le compte rendu d’audience est plus coloré qui pointe la délectation et le spectacle offert par Marine Le Pen: «Marine Le Pen en profite pour fustiger les parties civiles, «ces associations qui sont le bras armé d’un certain pouvoir politique». Tout comme les «prières de rue», estime-t-elle, qui «sont un acte politique», le «fait d’imams radicaux», une «forme de provocation à l’encontre de la république». La présidente du FN se targue d’une expression «raisonnable, précise, preuve d’un engagement politique». Et finit par prendre ses aises à la barre: «Il n’y aucune exhortation dans mes propos, sinon j’aurais été beaucoup plus hard.» Elle hésite une seconde, semble chercher un exemple. Le président du tribunal l’arrête, sourire crispé: «Ça va aller pour le moment, Madame.» Le show s’est terminé dans les couloirs du tribunal, où le départ de Marine Le Pen, avant même les plaidoiries des parties civiles, a suscité une bousculade. Encadrée par des policiers, la cheffe du FN a fait de brèves déclarations, laissant ensuite résonner les cris et les applaudissements d’une poignée de fans («Marine présidente! Libère-nous! La France aux Français!»), vite couverts par les «fascistes!», «raciste!» d’autres spectateurs.»

Jean-Luc Mélanchon crie au complot

La Croix relaie, quant à elle, largement les propos que Jean-Luc Mélanchon a confiés à l’émission de télévision de la chaîne Public Sénat, Preuve par Trois. Il dénonce une indulgence du parquet à l’égard de Marine Le Pen quand celle-ci est jugée dans des affaires où elle risque l’inéligibilité. Citation de l’homme de gauche: «Il y a une drôle d’ambiance judiciaire autour de Mme Le Pen. Mme Le Pen dorénavant fait ce qu’elle veut. Est-ce que vous croyez qu’un parquettiste, comme ça, tout seul, ne prend aucun conseil, aucun avis et décide qu’il y a relaxe? La relaxe a en l’occurrence été requise dans deux cas où elle risque l’inéligibilité, parce que dans les affaires où elle ne risque pas l’inégibilité, là elle est condamnée.» Bref, Jean-Luc Mélanchon met «en cause le fait que le parquet dépend directement du garde des Sceaux et le garde des Sceaux aurait dû donner des instructions générales concernant les élections, la tenue du débat public». Et le toréador de planter la dernière banderille: «J’affirme que Mme Le Pen est instrumentalisée par le système UMP (devenus Les Républicains, ndlr) d’un côté et d’autre part par le PS, parce que c’est son principal et unique argument de vente". «S’il n’y a plus Mme Le Pen, il n’y a aucune raison de voter PS.»

Reste à savoir maintenant si le procureur de la République sera suivi par le tribunal. Ce qui permet au Monde de conclure: «De son côté, le président du tribunal a choisi de placer le jugement en délibéré au 15 décembre, soit deux jours après le second tour des élections régionales. Ou quand le calendrier judiciaire tente de ne pas empiéter sur le calendrier politique.» En ce qui concerne le premier acte, on va dire que c’est plutôt râpé.