Politique internationale

République démocratique du Congo: Félix Thsisekedi ou le saut dans l'inconnu

Félix Thsisekedi a été intronisé président ce jeudi. Il réalise le rêve de son père, qui s'est battu toute sa vie contre les pouvoirs en place à Kinshasa, en empruntant un autre chemin

C’est le nouveau visage de la République démocratique du Congo (RDC). L’opposant Félix Tshisekedi, qui a su composer avec le président sortant Joseph Kabila pour l’emporter, a été intronisé jeudi lors d’une cérémonie historique à Kinshasa. Il s’agit de la première passation de pouvoir pacifique pour cet immense pays tourmenté. Submergé par l’émotion, à moins que ce soit la chaleur, le nouveau président âgé de 55 ans à la forte corpulence a fait un malaise. La télévision nationale a interrompu pendant une dizaine de minutes son programme avant que Félix Thsisekedi ne reprenne son discours, s’excusant auprès de la foule.

Un premier aveu de faiblesse pour le chef d’Etat désigné au terme d’un processus controversé, où il n’a pas rassemblé la majorité des voix. Il s’en est même fallu de beaucoup, selon les observateurs de l’Eglise catholique et des fuites issues de la commission électorale. En réalité, Félix Tshisekedi doit davantage sa présidence au pacte noué avec Joseph Kabila qu’aux suffrages des Congolais.

Pour ses premiers mots, Félix Tshisekedi a salué Martin Fayulu, sans-doute le véritable vainqueur de la présidentielle du 30 décembre. «C’est un exemple pour la vitalité de la démocratie et un soldat du peuple», a-t-il estimé à propos de l’autre opposant, dont il était proche, et qui refuse de s’avouer battu. Hommage aussi à ses prédécesseurs, y compris le maréchal Mobutu, que son père, Etienne Thsisekedi, décédé en 2017, éternel opposant, avait combattu avec acharnement. Le fils a hérité du parti de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), la plus grande formation de l’opposition fondée en 1982 par son père.

Lire aussi: Félix Tshisekedi, nouveau président déjà contesté de la RDC

Dans l'ombre de son père

En ce 24 janvier 2019, le nouveau président a accompli le rêve paternel. Paradoxalement, Félix Tshisekedi parvient au sommet du pouvoir à l’issue d’une courte carrière sur le devant de la scène, alors que son père aura ferraillé quatre décennie dans l’opposition, d’abord à Mobutu, puis contre Kabila père et fils. Le principal fait d'armes de Félix Tshisekedi aura été son élection au parlement en 2011, mais son père avait interdit aux élus de l’UDPS de siéger pour protester contre la réélection de Joseph Kabila. Félix Tshisekedi a fait ses études en Belgique et a appris le métier de politicien dans l’ombre de son père. «Il était présent lors des rencontres du leader avec les grands de ce monde», analyse Henry Panhuys, un universitaire belge, qui a coordonné une biographie d’Etienne Tshisekedi.

Il existe pourtant une différence majeure entre le père et le fils. Quand Etienne Tshisekedi faisait preuve d’intransigeance et de ténacité contre les pouvoirs en place, Félix, lui, a su trouver les accommodements pour arriver à ses fins. Ses partisans louent son habileté politique, alors que ses détracteurs dénoncent une trahison. Félix Tshisekedi avait donné un premier aperçu de ses contorsions à Genève mi-novembre. Il avait entériné la candidature commune à l’opposition de Martin Fayulu, avant de revenir 24 heures plus tard sur sa signature, sous la pression de son parti.

Lire aussi: République démocratique du Congo: avec Félix Tshisekedi, une transition en trompe-l’oeil

Quelle marge de manoeuvre?

Pour l’instant, les militants de l’UDPS sont encore à leur victoire. Mais leur poulain va se heurter rapidement aux limites de son pouvoir. Le retraité Joseph Kabila, 57 ans, un record de jeunesse pour un président africain, laisse planer le doute sur son rôle futur. La constitution lui garantit un siège de sénateur à vie et il pourrait même prétendre à la présidence de la chambre haute, ce qui ferait de lui le second personnage de l’Etat. Mais, surtout, Félix Tshisekedi sera aux prises avec un parlement, aux mains du parti de Kabila, lequel devrait nommer le premier ministre. On en saura plus sur la marge de manoeuvre du président quand sera nommé le nouveau gouvernement.

En attendant, Félix Tshisekedi a promis de libérer tous les prisonniers politiques. Il a rappelé les énormes potentialités de la RDC. Un pays, qui, avec sa superficie et ses terres arables, pourrait nourrir le monde ou accompagner la transition écologique, grâce au cobalt et au lithium utilisés dans les batteries des voitures électriques. «L’objectif de développement de la RDC existait déjà au moment de la fondation de l’UDPS», rappelle Henry Panuys. Reste le chemin pour y parvenir et celui-ci s’annonce semé d’embûches.

Publicité