Politique internationale

République démocratique du Congo: avec Félix Tshisekedi, une transition en trompe-l’oeil

L’opposant a été désigné vainqueur de la présidentielle, mais le résultat est vivement contesté

C’est le verre à moitié plein ou à moitié vide. D’un côté, le moment est historique: pour la première fois depuis son indépendance en 1960, la République démocratique du Congo (RDC) connaît une transition par les urnes, les prédécesseurs du président actuel Joseph Kabila, au pouvoir depuis 2001, ayant été chassés par la force ou assassinés. Mais le nouveau président proclamé jeudi matin, l’opposant Félix Tshisekedi, n’est pas, selon toute vraisemblance, celui qui a remporté le plus de suffrages lors du scrutin du 30 décembre.

Après une interminable attente et alors que l’internet est toujours coupé dans le pays, la commission électorale a finalement annoncé des résultats provisoires jeudi au petit matin. Surprise, Félix Tshisekedi, le fils de l’opposant historique de la RDC Etienne Tshisekedi, décédé en 2017, est déclaré vainqueur avec 38,57% des voix. Il devance d’une courte tête l’autre opposant Martin Fayulu (34,8%), qui avait été désigné candidat commun de l’opposition à Genève en novembre dernier, avant que Félix Tshisekedi ne dénonce ce choix. Emmanuel Ramazani Shadary, le candidat officiel du pouvoir – le président Joseph Kabila s’étant résigné à ne pas se représenter, conformément à la Constitution –, arrive loin derrière avec seulement 23,8% des suffrages.

Un autre vainqueur présumé

Immédiatement, Martin Fayulu a dénoncé un «putsch électoral». A la mi-journée, l’influente Eglise catholique, qui avait déployé 40 000 observateurs électoraux lors du scrutin, a estimé que les résultats officiels «ne correspondent pas» aux données qu’elle avait collectées dans les bureaux de vote et de dépouillement.

Un rapprochement du régime en place

Que s’est-il passé? Ces derniers jours, Félix Tshisekedi s’était rapproché du régime en place, assurant que, s’il l’emportait, le président sortant n’aurait rien à craindre. Dans sa première déclaration, l’opposant a d’ailleurs rendu hommage à Joseph Kabila et l’a qualifié de «partenaire pour l’alternance démocratique». De son côté, le parti au pouvoir a pris acte des résultats, malgré la «déception». Vu la piètre performance électorale de son dauphin, Joseph Kabila a-t-il considéré Félix Tshisekedi comme un moindre mal?

Désigné de façon inattendue à Genève, Martin Fayulu n’a cessé de surprendre et a attiré les foules pendant sa campagne. Cet économiste formé à Paris et aux Etats-Unis a fait carrière chez le pétrolier ExxonMobil avant de se lancer en politique au début des années 1990. Pour détrôner Kabila, il s’était allié avec deux ennemis jurés du président, l’ancien chef de guerre Jean-Pierre Bemba et l’ex-gouverneur de la riche province du Katanga Moïse Katumbi.

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Félix Tshisekedi, lui, est considéré comme plus accommodant que son père. Saura-t-il s’affranchir de la tutelle de son encombrant allié de circonstance? Pour le centre de recherche EXXAfrica, cité par l’AFP, le président sortant pourra «user de son influence sur Tshisekedi, qui doit désormais son ascension au contrôle de Kabila sur la commission électorale». Durant son long règne, Joseph Kabila a eu le temps de placer ses fidèles, notamment au sein de l’armée, cruciale dans ce pays toujours déchiré par les conflits alimentés par les voisins rwandais ou ougandais, sur fond de lutte pour les fabuleuses richesses minières congolaises. D’autant plus que le président sortant ne paraît pas disposé à quitter la scène politique: il s’est déjà assuré une immunité et sera sénateur à vie. On lui prête aussi l’intention de se représenter à la présidence en 2023.

Peu de voies de recours

Vainqueur présumé dans les urnes, Martin Fayulu risque d’avoir de la peine à faire valoir sa victoire. Même l’Eglise, malgré ses doutes sur la validité des résultats, note l’alternance au sommet de l’Etat. Elle appelle Martin Fayulu, sans le nommer, à recourir aux voies légales pour contester sa défaite. Problème: la Cour constitutionnelle, qui doit encore valider les résultats, est aussi dépendante du pouvoir de Joseph Kabila que l’est la commission électorale.

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A l’étranger, seule la France a dénoncé des résultats électoraux «non conformes» à la réalité. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit se réunir vendredi pour examiner la situation en RDC. Les pays africains ont appelé au calme, soucieux des fragiles équilibres internes. L’immense pays est partagé entre la joie du côté des partisans de Tshisekedi et la colère dans les fiefs de Martin Fayulu et de ses alliés.

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