Les bottes sont mises, les casques posés sur la pile de caisses de matériel. Les chiens dorment aux pieds de leur maître. «Ces jours sont presque les plus pénibles pour eux et pour nous», soupire Vanessa, du Comité de secours internationaux, qui en est pratiquement à sa deuxième nuit blanche. L’infirmière a répondu à l’appel de son association et s’est fait remplacer au pied levé dans le cabinet médical qu’elle dirige en Ardèche. Depuis vingt-quatre heures, elle attend à l’aéroport international de Saint-Domingue. «On essaie de prendre les dernières forces avant d’être projeté dans l’horrible réalité», dit un de ses collègues. Chiens et maîtres sont français, britanniques, mexicains, israéliens… Sachant combien les forces resteront nécessaires, chacun évite de se laisser gagner par l’exaspération. Mais elle n’est pas loin.

Rapatriement suspendu

«Cela fait deux jours que nous sommes là», enchaîne, au milieu du hall de l’aéroport désert à 2 heures du matin vendredi, Daniel Benitez, un responsable de la petite délégation de la Croix-Rouge mexicaine. La veille déjà, les Mexicains ont été embarqués dans un bus pour l’autre aéroport de la ville, d’où partent les vols en direction d’Haïti. Mais, après avoir tour­né plusieurs heures autour de Port-au-Prince, l’avion a rebroussé chemin à la tombée de la nuit. D’un côté, les Etats-Unis et l’ONU, qui ont transformé Miami en tête de pont pour transporter l’aide et le matériel lourd nécessaire au déblaiement. De l’autre, les sauveteurs qui continuent d’affluer des quatre coins du monde. Et, entre les deux, une fenêtre qui se ferme irrémédiablement. «Nous pouvons encore espérer sauver des vies pendant deux à trois jours, explique un sapeur-pompier de Manchester. Mais ensuite, il sera trop tard.»

Pour les plus expérimentés, qui rappellent le tsunami de l’Asie du Sud-Est en 2004, la désorganisation est inévitable dans ce genre de tragédie. «Mais au­jour­d’hui, on ressent de manière dramatique l’absence de l’ONU, note l’infirmière française. Vu d’ici en tout cas, on a l’impression que personne n’est aux commandes.» La crainte des humanitaires: gaspiller encore les derniers jours «utiles», s’ils en venaient, une fois arrivés à Port-au-Prince, à manquer encore de véhicules pour secourir les victimes. «Il faut pouvoir se déplacer pour atteindre les quartiers qui n’ont pas encore été fouillés. Sinon, nous allons faire passer les maîtres-chiens dans des ruines qui ont déjà été inspectées par d’autres équipes.»

Dans ce sentiment de chaos, ce n’est pas la République dominicaine qui ramènera l’ordre. Le gouvernement dominicain vient d’annoncer qu’il suspendait pour l’instant le rapatriement des légions de clandestins qui travaillent illégalement en République dominicaine. Mais il avouait aussi l’instauration d’«une mesure de vigilance stricte» pour éviter un éventuel exode massif d’Haïtiens. Sur l’interminable route défoncée qui traverse la frontière entre les deux pays, dans le village de Jimani, pratiquement personne ne pouvait sortir d’Haïti hier. Dans l’autre sens, des camions remplis d’eau minérale attendaient sous le soleil l’autorisation d’entrer dans le pays.