Le jour se lève sur la «république indépendante de Lulu». C’est un Etat tout neuf, il a moins de deux semaines. Mais aux premières heures du jour, il donne déjà la preuve de sa maturité. A grandes eaux, des jeunes nettoient les traces de la veille. Quelques autres sont restés sous «la tente du dialogue», là où, plus tard, reprendront les discussions animées sur l’avenir. Dans la lumière blanche rendue irréelle par les sables du désert, les premiers camions amènent le riz et les bouteilles d’eau minérale qui serviront à faire le thé. On le distribue dans de grandes théières dorées. On l’a appelé «le thé de la liberté».

A Bahreïn aussi, la révolution est en marche. Les hommes devant, par dizaines de milliers. Les femmes derrière, dans leur stricte robe traditionnelle, cette abaya qui ne laisse voir parfois que les yeux et qui leur donne presque un air fantomatique. Cela ne les empêche pas de lever le poing plus haut encore que les hommes. Et de s’égosiller à réclamer ce qui, ici, aura été impensable pendant deux siècles: le départ de la famille régnante.

Comme ailleurs dans le monde arabe, on est friand d’images pour expliquer ce qui est en train de se passer. Mohamed Hassan en a une qui lui vient à l’esprit. «Le gouvernement, dit-il, a pris sa respiration et il s’est mis à nager sous l’eau. Mais tôt ou tard, il faudra bien qu’il ressorte la tête. Et là, il n’aura pas d’autre choix que de nous voir.»

A 55 ans, Hassan n’est plus vraiment jeune. Il n’incarne pas cette nouvelle génération qui est en voie de dessiner le nouveau visage du monde arabe. Mais il a les yeux qui pétillent en faisant le tour de cette place devenue l’épicentre de la contestation, et que l’homme ne peut plus quitter de la journée, lançant de temps en temps quelques reproches bienveillants aux gamins qui laisseraient traîner une canette vide.

Sa propre petite-fille s’appelle Lulu, elle aussi: «perle». Comme celle de la statue qui domine ce qui, jusqu’ici, n’était qu’un gros rond-point saturé de véhicules. Pour le grand-père, qui a passé l’essentiel de sa vie à établir des budgets au sein du Ministère de la santé, les deux perles sont aujourd’hui pareillement précieuses. «Le roi croit qu’il suffit de nous nourrir pour nous contenter, comme des animaux. Or notre bouche sert aussi à parler. Et nous ne voulons plus nous taire. Pour moi, c’est déjà un peu tard, mais je dois cela aux plus jeunes.»

La révolte des chiites de Bahreïn (qui représentent plus de 70% des natifs) est une longue histoire. Par trois fois dans le passé, le royaume a promis des réformes, les a entamées, puis annulées tout de go pour continuer de s’arroger l’essentiel du pouvoir. Pratiquement tous les ministres ont le même nom de famille: Al-Khalifa, celui de la famille royale, sunnite. La puissante Arabie saoudite, elle-même aux prises avec une minorité chiite, veille. Face à la montée en puissance de l’Iran rival, elle a fini de rendre impossible toute ouverture pour ceux qu’on accuse d’entretenir une double loyauté. Le premier ministre, un Al-Khalifa, est resté en place sans discontinuer pendant quarante ans.

Aujourd’hui, c’est donc avec une méfiance extrême que les manifestants voient les «preuves de bonne volonté» affichées par le régime, comme la libération de certains prisonniers ou un mini-remaniement ministériel: «Nous ne pouvons plus nous permettre de négocier sans garanties pendant des décennies, il nous faut des signes concrets. Sinon, les gens ne retourneront pas chez eux», explique Khalil el-Marzuq, une des figures de proue de l’opposition qui, comme tous ses collègues chiites a démissionné du parlement, finissant de le transformer en une coquille vide.

Abattre la monarchie? Personne n’y songe réellement. Même le chef historique de la branche la plus dure de l’opposition, Hassan Mushaimaa, le disait ce week-end en mettant fin à son exil volontaire et en débarquant dans un aéroport de Manama hermétiquement coupé de la ville par la police afin de prévenir toute manifestation de soutien: les opposants s’accommoderaient d’un régime monarchique à la britannique. Au roi, s’il le veut, les fastes et les honneurs. Au peuple le pouvoir réel. Ce serait le palais royal qui deviendrait la coquille vide.

La domination absolue des Al-Khalifa est devenue si caricaturale que c’est presque avec un haussement d’épaules que les Bahreïnis consentent à détailler: «Ici, nous faisons tous semblant de travailler pour 200 ou 300 dinars par mois (400 à 600 dollars)», confie Thamer, 34 ans, qui est lui-même employé dans une entreprise de transport, mais a cessé de s’y rendre depuis le début des manifestations. «En fait, travailler ou être au chômage ne signifie rien du tout. Allez demander aux enfants ce qu’ils espèrent devenir lorsqu’ils seront grands. Ils ne savent pas que vous répondre. Ce système, ces Al-Khalifa qui se retrouvent au sommet de tout, cela nous bouche l’horizon. Cela fait partie d’un autre temps.»

Pour contrer la majorité chiite, la famille royale a délivré des centaines de milliers de passeports aux sunnites des quatre coins du monde. Pakistanais, Indonésiens, Yéménites, Irakiens… le nombre d’habitants a plus que doublé en quelques années. A l’inverse de la population locale, qui doit souvent attendre au moins dix ans avant d’obtenir une maison, ces nouveaux venus sont logés et pris en charge. L’armée et la police, dont les hauts échelons sont interdits aux chiites, sont parmi les principaux employeurs. Ce sont ces étrangers qui, au début des manifestations, ont tiré sur la foule, faisant sept morts. «En Libye, Kadhafi a recours à des mercenaires. En fait, c’est la même chose ici, mais personne ne le dit», s’enflamme Mohamed Hassan.

Qui fera plier l’autre? Sur la place de la Perle, la question ne se pose pas. En misant désormais sur la division et l’essoufflement progressif de l’opposition, plutôt que sur la force, la monarchie lui a aussi concédé un espace sans précédent de mémoire de Bahreïni. Samedi, pour la première fois, les manifestants s’aventuraient par dizaines de milliers dans le centre-ville, chantant devant les ministères désertés, dans le bien nommé boulevard du Gouvernement, narguant l’effigie géante du roi qui domine Manama. Dimanche, ils faisaient un petit détour supplémentaire, allant conquérir l’espace d’un moment le Ministère de la justice. De retour dans la république de Lulu, le «thé de la liberté» a chaque jour un goût un peu plus sucré.

«Le roi croit qu’il suffit de nous nourrir pour nous contenter. Or notre bouche sert aussi à parler»