La République serbe de Bosnie se tourne vers Moscou

Balkans Le président Milorad Dodik jouera son va-tout dimanche prochain lors des élections générales

C’est un groupe «folklorique» dont l’arrivée n’est pas passée inaperçue: 150 cosaques russes sont arrivés le week-end dernier en Republika Srpska (RS), l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine, une semaine avant les élections générales qui se tiennent le dimanche 12 octobre. Les électeurs de ce pays toujours divisé doivent renouveler le parlement bicaméral de l’Etat de Bosnie-Herzégovine, le parlement de la Fédération croato-musulmane, l’Assemblée nationale de la RS ainsi que les parlements des dix cantons de la Fédération. Ils devront aussi élire les trois membres de la présidence collégiale de l’Etat et le président de la RS.

Société sous contrôle

Cette liste d’enjeux électoraux suffit à poser la nature du problème. Depuis la conclusion des accords de paix, en décembre 1995, la Bosnie-Herzégovine dispose des institutions «les plus compliquées du monde», ce qui a pour principale conséquence la quasi-impossibilité de tout changement, chaque niveau institutionnel en bloquant un autre.

Cette année, toutefois, la surprise pourrait venir de l’entité serbe, où le système de pouvoir absolu établi par le président Milorad Dodik vacille. «Jamais la situation n’a été pire depuis la fin de la guerre», explique Aleksandar Zoja, qui anime le Parlement Helsinki des citoyens, une ONG de Banja Luka, la capitale de la RS: «La classe moyenne a été laminée, l’économie est sinistrée.» Le chômage réel est évalué à près de 50% de la population active, les caisses de retraite sont vides. L’entité serbe survit au jour le jour et la propagande du régime, qui promet vainement un avenir radieux à condition que la Republika Srpska se sépare enfin du reste de la Bosnie, tourne à vide. Les sondages donnent l’avantage à la coalition conduite par le Parti démocratique serbe (SDS), l’ancienne formation de Radovan Karadzic, qui pourrait effectuer un tonitruant retour aux affaires.

En juin dernier, tout le nord de la Bosnie-Herzégovine a été frappé par les plus graves inondations que les Balkans ont connues de mémoire d’homme. Accolée aux frontières de la Croatie, la petite ville de Samac est restée près de quinze jours sous les eaux. Teodor Pupevic, un robuste gaillard qui installe des antennes téléphoniques, reconstruit sa maison. Comme tous les sinistrés, il a touché des bons du gouvernement de la RS lui permettant d’acheter des briques et des parpaings, à concurrence de 5000 marks convertibles (3100 francs): «On ne peut rien faire avec cela, mais les gens comparent leur situation avec celle qui prévaut en Fédération, où il n’y a eu aucune aide. Ce qui explique qu’ils pourraient malgré tout encore voter pour le régime.»

En huit années, Milorad Dodik a mis en place un redoutable système de contrôle. L’hiver dernier, alors que des milliers de citoyens se révoltaient à Tuzla et Sarajevo, en Fédération croato-musulmane, Aleksandar Zoja a tenté d’organiser des manifestations à Banja Luka, sans grand succès. «Dès que l’on veut dénoncer la corruption de notre classe politique, on est aussitôt accusé de trahison, de rouler pour le compte des Bosniaques et des Croates.» Il n’est pas facile de faire entendre la moindre voix critique, alors que le régime de Milorad Dodik a mis les médias en coupe réglée. «La contestation se limite souvent aux pages Facebook: les gens ont peur de descendre dans la rue et ne voient même plus l’intérêt de voter.»

Djordje Tomic, qui enseigne les sciences politiques à l’Université de Banja Luka, partage ce constat pessimiste. «Les institutions publiques sont le principal employeur du pays, et les gens vivent dans la crainte permanente de perdre leur emploi. Ici, on n’est pas embauché en fonction de ses compétences, mais de son affiliation politique et de son réseau de relations. Les gens redoutent tout changement qui pourrait remettre en cause leur fragile situation.»

Le soutien de Poutine

Décidé à jouer son va-tout, Milorad Dodik a relancé ses promesses d’indépendance, revendiquant l’organisation d’un référendum et, surtout, cultive avec ostentation l’amitié de la Russie. Reçu à Moscou le 19 septembre par Vladimir Poutine, il a aussitôt annoncé de mirifiques projets d’investissements russes. Si l’arrivée de cosaques, qui doivent officiellement participer à des cérémonies commémoratives de la fin de la Seconde Guerre mondiale, a provoqué un vent de panique à Sarajevo, elle est perçue à Banja Luka comme le signe que la puissante Russie n’abandonne pas la Republika Srpska et soutient Milorad Dodik. «Nous en sommes toujours là: l’argument va faire mouche auprès de beaucoup d’électeurs», soupire Aleksandar Zoja. Reste à voir s’il permettra à Milorad Dodik de rempiler une fois de plus.