Est-Ouest

En République Tchèque, les pro-russes défient l’Europe

La réélection du chef de l’Etat sortant Milos Zeman, admirateur fervent de Vladimir Poutine, confirme l’influence de Moscou dans le débat politique tchèque. A Bruxelles lundi, le premier ministre Andrej Babis s'est néanmoins montré rassurant.

Le symbole ne pouvait pas être plus clair: cinquante ans tout juste après le début du «printemps de Prague» qui vit la Tchécoslovaquie tenter, de janvier à août 1968, de s’émanciper de la tutelle soviétique, la réélection du président tchèque pro-russe sortant, Milos Zeman (73 ans), confirme l’influence croissante de Moscou dans ce pays en pleine restructuration politique.

Vainqueur au second tour de scrutin de son adversaire Jiri Drahos par 51,4% contre 48,6%, le chef de l’Etat tchèque a, tout au long de son premier mandat entamé en mars 2013, multiplié les marques de soutien au Kremlin et réitéré son admiration pour Vladimir Poutine, lui-même candidat à un nouveau mandat en mars prochain. Il s’est en particulier toujours opposé aux sanctions économiques adoptées par l’Union européenne contre la Russie en 2014, après l’invasion de la Crimée et le déclenchement de la guerre dans la région orientale ukrainienne du Donbass. «Je suis hostile aux sanctions de part et d’autre. Elles ne sont bonnes ni pour la Russie, ni pour l’UE», a-t-il claironné lors de sa campagne victorieuse.

Etat d'hostilités

Du côté de Bruxelles où le premier ministre Tchèque Andrej Babis était en visite lundi, la réélection de Milos Zeman - champion de la rhétorique anti-migrants et partisan d'un référendum sur l'appartenance de son pays à l'UE - ne fait que proroger l’état d’hostilités permanentes entre le locataire du château de Prague et les institutions communautaires. Son prédécesseur Vaclav Klaus, président de 2003 à 2013, n’avait jamais cessé de tirer à boulets rouges sur l’UEl, au point de bloquer un temps l’adoption du Traité de Lisbonne. L’élément nouveau est cependant la donne politique domestique. Après la victoire aux législatives d’octobre 2017 de sa formation «L’action des citoyens mécontents» (ANO), le milliardaire populiste Babis – un allié politique de Zeman, souvent présenté comme un émule tchèque de Donald Trump – a finalement réussi à former un gouvernement minoritaire, avant de se voir refuser la confiance du parlement le 16 janvier dernier. 

Motif: sa mise en cause dans une escroquerie aux fonds communautaires européens. «Certains pays comme la Pologne ou la Hongrie sont aux avant-postes de la contestation anti-Bruxelles explique un diplomate européen, joint à Bruxelles. Ce qui se passe en République Tchèque est d’un autre ordre. L’Etat donne l’impression de se déliter et d’être l’otage d’un climat politique de plus en plus délétère.». Réponse de Babis après sa rencontre lundi avec le président de la Commission européenne  Jean-Claude Juncker et en attente d'un prochain gouvernement à Prague: «J'ai toujours dit mon hostilité à un référendum sur le modèle du Brexit. Nous continuerons de défendre nos intérêts ici, mais il est légitime de regarder aussi, sur le plan économique, du coté de la Russie ou de la Chine».

Une propagande insidieuse

Certes, le populaire et populiste Milos Zeman a su séduire les classes populaires avec son discours nationaliste et anti-élites. Mais pendant la présidentielle comme lors des législatives, d’autres forces ont pesé. Ivana Smolenova, chercheuse spécialisée dans les questions européennes, est convaincue que la réélection de Zeman doit beaucoup à cette propagande insidieuse portée selon elle par plus d’une quarantaine de sites internet pro-russes en langue tchèque: «Tout l’arsenal d’influence a été mis en oeuvre, explique-t-elle. Comme par hasard, les attaques sur les sites pro-européens sont de plus en plus fréquentes.

Notre relation avec l’UE est en permanence parasitée.» L’an passé, un député libéral, Ivan Gabal, avait publiquement accusé, sur ARTE, les services russes de chercher à «torpiller la crédibilité de l’Union en Tchéquie» où 56% de la population n’a plus confiance dans les institutions politiques de l’UE, selon le dernier sondage baromètre réalisé dans les vingt-huit pays membres.

A ces accusations s’ajoutent les soupçons sur la présence d’argent russe en République tchèque, où plusieurs établissements bancaires auraient servi à Moscou pour financer les partis europhobes. Le Front national francais avait ainsi, en 2014, contracté deux prêts d’environ onze millions d’euros auprès de la «Czech Russian Bank», fermée depuis lors dans des conditions peu claires. L’ombre de la Russie est aussi présente en Hongrie, où le premier ministre populiste Viktor Orban – adversaire déclaré de Bruxelles sur la politique d’accueil des migrants et sur l’état de droit – est déjà en campagne pour les législatives du 8 avril prochain.

L'homme de Poutine?

Idem en Pologne, où le ministre de la Défense du parti Droit et justice, Antoni Macierewicz, serait très lié à Moscou malgré ses positions… anti-russes. Ces liens financiers, via un oligarque polonais proche de la Russie, Robert Szustkowski, ont été exposés dans une série d’articles publiés par le quotidien d’opposition Gazeta Wyborcza, aussitôt trainé devant les tribunaux, que l’actuel gouvernement polonais s’efforce de contrôler. D’où la décision inédite de la Commission européenne d’activer, en décembre, une politique de sanctions contre Varsovie, pouvant aller jusqu’à la privation des droits de vote.

«Il y a un intérêt russe à affaiblir l’Union européenne confirme Jakub Janda, fondateur de l’observatoire «Kremlin Watch» à Prague. Cela va plus loin que de la propagande et de la dissémination de fausses informations. Avec quelqu’un comme Zeman, Poutine dispose d’un homme à lui à la tête de notre pays.» L’entourage du chef de l’Etat réélu accuse en retour ses adversaires «de nier la déception d’une majorité d’électeurs tchèques envers l’UE». Ce qui n’a pas empêché le président polonais du Conseil européen Donald Tusk de féliciter lundi Milos Zeman: «J’ai confiance dans le fait que votre pays continuera de jouer un rôle positif et constructif au sein de l’Union», déclare-t-il. Apparemment sans illusion.

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