Il y a les tueurs et il y a leurs complices. Les kamikazes des derniers attentats de Paris et de Bruxelles ont non seulement frappé en bande mais ils ont aussi agi de concert avec des tiers, qui leur ont apporté un soutien occasionnel ou durable à un moment ou à un autre de leurs opérations. A en croire le président français, François Hollande, leur réseau serait «en voie d’être anéanti» après la mort ou l’arrestation d’une trentaine de ses membres. Mais d’autres organisations du genre subsistent et, qu’elles soient liées à l’Etat islamique ou à Al-Qaida, perpétuent la menace. D’autant que ces entités ont un fonctionnement déroutant.

«Les réseaux terroristes marxistes des années 1960-1980 étaient des organisations très structurées, observe Jacques Baud, expert suisse en renseignement. Ils possédaient une hiérarchie, soit un chef, un état-major et des troupes. Ils comptaient des unités spécialisées dans différentes fonctions, comme le renseignement, la logistique ou les attentats. Et ils étaient compartimentés de manière très stricte pour que leurs membres se connaissent le moins possible les uns les autres. Un modèle du genre était l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise. Mais les groupes djihadistes à l’œuvre en Occident sont d’une nature radicalement différente.»

Pas de «structure pyramidale»

La hiérarchie? Il n’y en a pas. «Vous chercheriez en vain un chef central en Syrie ou en Europe, explique Georges Moréas, ancien commissaire de police judiciaire en France et auteur d’un ouvrage récent sur la lutte antiterroriste*. Tout ce que nous trouvons, ce sont des gens qui expriment des idées, d’autres personnes qui les diffusent et d’autres encore qui les appliquent à l’occasion. Ces différents acteurs sont réunis par une étroite connivence mais ne forment pas une structure pyramidale, où des ordres passeraient du sommet à la base.»

Ces gens ont été encouragés à commettre des actions violentes. Mais ils ont été ensuite lâchés dans la nature.

Même les auteurs d’attentats revenus de Syrie ne semblent pas avoir reçu de consignes précises. «Ces gens ont été encouragés à commettre des actions violentes, détaille Georges Moréas. Mais ils ont été ensuite lâchés dans la nature. Et ils ont dû se débrouiller pour se fixer un objectif et pour réunir les moyens nécessaires à l’atteindre. Une fois de retour en Europe, les contacts avec leurs mentors ont été réduits au strict minimum lorsqu’ils n’ont pas été purement et simplement coupés.»

Une répartition des rôles opportuniste

La répartition des rôles? «Il n’est pas structurel mais opportuniste, insiste Jacques Baud. Si le groupe a besoin d’un véhicule, il le demandera en principe aux voleurs de voitures qu’il compte dans ses rangs. Et s’il doit se fournir en armes, il sollicitera de préférence des truands aguerris. Mais il ne distribuera pas d’avance ces responsabilités. Il saisira plutôt les occasions qui s’offriront à lui. Il arrive fréquemment d’ailleurs qu’un même individu change de fonctions d’une opération à l’autre.»

L’Etat islamique explique comment se fabrique une bombe. Il en parle comme on présente une recette de cuisine.

«Il existe une exception à la règle, confie cependant Georges Moréas. Fabriquer des bombes exigeant des connaissances particulières et un sang-froid exceptionnel, les groupes djihadistes auront en principe un artificier désigné. Un individu qu’ils auront tendance à cantonner dans sa spécialité et à ne pas envoyer à la mort.» Mais là aussi une réattribution de fonction est envisageable. «La doctrine suivie est celle du «djihad ouvert», qui favorise l’indépendance complète des combattants, confie Jacques Baud. Dans ses publications, l’Etat islamique explique de manière détaillée comment se planifie un attentat et comment se fabrique une bombe. Il en parle comme on présente une recette de cuisine, en énumérant les ingrédients nécessaires et en décrivant les manipulations à effectuer, photos à l’appui.»

Des réseaux de connaissances

Quant au compartimentage cher aux organisations terroristes classiques, les entités djihadistes ne le pratiquent guère. Elles se basent tout au contraire sur des réseaux de connaissances, anciens camarades de prison, amis intimes ou proches parents. Ce type de liens peut constituer une faiblesse, puisqu’il facilite la découverte de complices le jour où un membre du groupe est identifié: pour neutraliser la filière coupable des attentats de Paris et de Bruxelles, les polices françaises et belges ont ainsi pu se servir largement des listes de contacts des terroristes morts ou arrêtés. Mais ces rapports extrêmement étroits représentent aussi une force: ils assurent la loyauté des membres du groupe et vouent à l’échec les tentatives d’infiltrations - on n’infiltre pas une fratrie.

Les réseaux djihadistes qui ont fait l’actualité ces derniers mois en Europe présentent pour autre caractéristique une grande précarité financière. Amedy Coulibaly, qui a tué cinq personnes en janvier 2015 à Paris en se réclamant de l’Etat islamique, a dû «emprunter de l’argent pour s’acheter des armes», confie Georges Moréas. Quant à Salah Abdeslam, qualifié pendant plusieurs mois de «terroriste le plus recherché d’Europe» suite aux attentats de novembre 2015 à Paris, il n’a eu d’autre ressource que de «rentrer quasiment chez lui, remarque l’ancien commissaire, alors qu’un gros truand se serait envolé pour l’Amérique du Sud».

Un modèle de réseaux d’une efficacité redoutable

Ce nouveau modèle de réseaux, léger et peu structuré, est paradoxalement d’une efficacité redoutable. L’initiative provenant de la base et cette base n’étant pas délimitée (il peut s’agir de n’importe quelle personne convaincue par un appel au djihad contre l’Occident), il est extrêmement difficile pour la police d’identifier des terroristes prêts à frapper et donc de prévenir leurs actes. Une fois l’attentat accompli, il sera relativement aisé de démanteler le réseau responsable mais un tel succès restera limité: le groupe défait ayant agi de manière isolée, sa neutralisation ne mènera à aucune autre bande et ne permettra pas de remonter à une quelconque hiérarchie.

«Le schéma nous est peu familier, commente Jacques Baud. Et pour cause: il est d’esprit moyen-oriental. Il n’est pas basé sur les structures figées dont l’Occident est coutumier. Il repose sur les relations interpersonnelles. Il n’est pas de nature autoritaire mais laisse une grande place à la spontanéité et à l’intuition des individus. Autant de particularités qui lui donnent une souplesse supérieure et le dotent d’une capacité d’adaptation hors du commun.»


* Dans les coulisses de la lutte antiterroriste. De la rue des Rosiers à l’état d’urgence, Editions First, 2016, 280 pages.