Figure du combat contre l’occupant nazi, Raymond Aubrac, décédé à l’âge de 97 ans, était le dernier survivant de la réunion de Caluire au cours de laquelle le commandement de la Résistance française fut décapité avec l’arrestation de Jean Moulin et huit de ses chefs.

Il était devenu, avec son épouse Lucie, un symbole et une légende de la Résistance, immortalisé au cinéma. Inlassables témoins de la Résistance qu’ils iront raconter dans les écoles, unis jusqu’au décès de Lucie en 2007, les Aubrac ont fini par incarner la Résistance française à l’occupation nazie pendant la Seconde guerre mondiale.

De son vrai nom Raymond Samuel, Aubrac (du nom du maquis du cantal où il a combattu) était né dans une famille de commerçants juifs de Vesoul, la veille du déclenchement de la Première guerre mondiale, le 31 juillet 1914.

Sympathisant communiste mais hostile au pacte germano-soviétique, Aubrac est fait prisonnier durant la Drôle de guerre. Après s’être évadé, il participe dès 1940 à Lyon, berceau de la Résistance, à la création du Mouvement Libération-Sud, une des principales composantes de l’Armée secrète avec Combat et les FTP (Francs-tireurs et partisans).

Ses parents et son frère sont déportés dans les camps de la mort à Auschwitz d’où ils ne reviendront pas.

L’ombre du drame de Caluire

Le 21 juin 1943, dans le cabinet du docteur Dugoujon à Caluire, dans la banlieue de Lyon, la Gestapo locale et son chef, le redouté Klaus Barbie, décapitent la Résistance intérieure: ils arrêtent le chef du CNR le Conseil national de la Résistance, Jean Moulin, et huit autres résistants.

Raymond Aubrac échappe aux nazis par une opération commando montée par Lucie alors enceinte sous forme d’un mariage miraculeusement accepté par les Allemands, épisode digne d’un roman relaté en 1997 dans le film de Claude Berri «Lucie Aubrac». Le couple, marié l’année de sa rencontre en 1939, rejoint Londres avant que Raymond ne gagne Alger, où il sera en juin 1944, délégué à l’Assemblée consultative.

Le coup de filet de Caluire, terrible coup porté à la Résistance, suscite de nombreuses polémiques pendant plusieurs décennies: qui a livré à la Gestapo le lieu de la réunion? Mis en cause notamment par Klaus Barbie et son avocat Jacques Vergès, Raymond Aubrac, qui avait été brièvement arrêté par les Allemands en mars 1943 avant d’être relâché sur un coup de bluff, gagne tous ses procès en diffamation.

En 1997, lui et son épouse Lucie font face à un «tribunal» d’historiens mis en place par le quotidien Libération. Une réunion «pénible» qui a toutefois «fait justice de certaines allégations ou insinuations».

En 1947 et 1950, Aubrac est témoin à charge lors des deux procès du résistant René Hardy, accusé d’avoir livré Jean Moulin et deux fois acquitté avant de décéder en 1987, emportant avec lui le secret sur la dénonciation de Jean Moulin.

Dans un livre sorti ces dernières semaines, Les champs de bataille, l’écrivain Dan Franck soutient la thèse que c’est une autre figure de la Résistance, proche du Général de Gaulle, Pierre de Bénouville, qui aurait «donné» Jean Moulin.

Un engagement continu

A la Libération, Raymond Aubrac est nommé en août 1944 commissaire régional de la République à Marseille avant d’être chargé par de Gaulle début 1945, de la rude tâche du déminage du littoral.

Directeur puis inspecteur général à la Reconstruction, cet ingénieur en Travaux civils, renonce à une carrière de haut fonctionnaire. Il co-fonde en 1948 le BERIM, Bureau d’études spécialisé dans le commerce avec le bloc communiste, qu’il dirigera dix ans, et qui sera accusé de financer le Parti communiste français (PCF).

Ses réseaux le rendent influent: il rencontre Ho Chi Minh, venu négocier à Fontainebleau l’indépendance de l’Indochine et qui deviendra son ami, l’accueillant chez lui. Pendant la guerre du Vietnam, il jouera un rôle discret mais déterminant durant les négociations secrètes entre les Etats-Unis et le Vietcong, faisant la navette entre le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et Ho Chi Minh.

Raymond Aubrac avait publié son autobiographie en 1996, «Où la mémoire s’attarde» (1996).

Après l’annonce de sa mort, le président Nicolas Sarkozy «a tenu à rendre, très solennellement, hommage à la mémoire de Raymond Aubrac, figure héroïque de la Résistance».

«Ces héros de l’ombre qui ont sauvé l’honneur de la France, à un moment où elle semblait perdue, disparaissent les uns après les autres. Nous avons le devoir d’en maintenir le souvenir vivant au coeur de notre mémoire collective», a également estimé le chef de l’Etat.