Des scénaristes de fiction n’auraient pas osé un tel empilement de faits improbables: une pandémie mondiale, des milliards d’humains en confinement, un premier ministre britannique lui-même touché par le virus, et puis, tel le messie, sa sortie de l’hôpital le dimanche de Pâques. La vie de Boris Johnson, déjà haute en couleur, a pris un tour romanesque supplémentaire avec son hospitalisation pendant une semaine, dont trois jours en soins intensifs pendant lesquels «cela aurait pu aller dans un sens ou un autre», reconnaît-il.

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Politiquement, ces jours en suspens ne sont pas anodins. Alors que les critiques contre sa gestion de la crise se multipliaient, et que le Royaume-Uni pourrait connaître l’un des pires bilans de la pandémie (11 329 morts, uniquement en hôpital, en date de lundi matin), Boris Johnson est devenu inattaquable, au moins à court terme.

Ode au NHS

Dimanche, il a réalisé une courte vidéo qui a su capturer l’émotion du moment. Les traits tirés, la chemise froissée, il a ému en exprimant tous ses remerciements pour le personnel du National Health Service (NHS), le service de santé britannique si cher au cœur des Britanniques. «Le NHS m’a sauvé la vie, c’est certain.» Il exprime en particulier sa gratitude pour deux infirmiers: «Jenny, de Nouvelle-Zélande, et Luis, du Portugal.» «A la fin, la raison pour laquelle mon corps a finalement reçu assez d’oxygène était parce qu’ils m’ont surveillé chaque seconde de la nuit et qu’ils me suivaient, se préoccupaient de moi et faisaient les interventions dont j’avais besoin.»

Reprenant le ton résolument optimiste qui lui a fait gagner tant d’élections, Boris Johnson assure que «nous battrons le coronavirus ensemble, parce que le NHS est le cœur battant de ce pays, le meilleur de ce pays, impossible à conquérir, fonctionnant à l’amour». Un tel lyrisme aurait pu passer pour de la récupération outrancière chez un autre politicien, mais il est difficilement attaquable chez un homme qui a frôlé la mort.

«Que ça vous plaise ou non, Boris Johnson est devenu la personnification émotionnelle du NHS dans l’esprit de nombreux Britanniques, décode James Johnson, un ancien sondeur basé à Downing Street, désormais chargé de communication dans une grande firme. Quelle que soit la vérité, il est devenu beaucoup plus dur de l’accuser de ne pas s’intéresser au NHS, que ce soit maintenant ou en 2024 (date des prochaines élections législatives, ndlr).»

«Nous n’avons pas passé le pic»

Alors que le premier ministre britannique est maintenant parti se reposer dans sa résidence de Chequers, à la campagne, la réalité sur le terrain n’est pourtant guère brillante. «Le Royaume-Uni va probablement être l’un des plus touchés, ou le plus touché, d’Europe», estime Jeremy Farrar, le directeur du Wellcome Trust et un scientifique qui fait partie d’un groupe de conseil auprès du gouvernement britannique. Le Royaume-Uni ayant deux à trois semaines de retard sur l’Italie, l’épidémie va continuer à y faire de nombreux morts.

«Nous n’avons pas passé le pic», a confirmé lundi Dominic Raab, le ministre des Affaires étrangères, qui assure partiellement l’intérim de Boris Johnson. Il faudra ensuite ajouter les personnes décédées dans les maisons de retraite et celles qui meurent chez elles, qui ne sont pas comptabilisées pour l’instant.

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Pour le Royaume-Uni, la comparaison est particulièrement négative par rapport à l’Irlande. Dans les deux pays, les premiers cas sont apparus en même temps, à la fin de février. Le premier ministre irlandais, Leo Varadkar, qui est médecin de formation, a réagi rapidement, fermant les écoles dès le 12 mars. Au Royaume-Uni, elles n’ont fermé que le 20 mars et l’isolement n’a été imposé que le 23 mars. Initialement, le principal conseiller scientifique du gouvernement britannique, Patrick Vallance, avait même évoqué la stratégie de «l’immunité de masse», l’idée de laisser se répandre le virus pour que la population développe sa propre immunité.

Le défi du déconfinement

Aujourd’hui, les statistiques sont frappantes: 167 morts par million d’habitants au Royaume-Uni, contre 68 en Irlande. Même chose pour le nombre de tests, où les Britanniques sont à la traîne: 5400 par million d’habitants au Royaume-Uni, contre 14 500 en Irlande.

Par ailleurs, la maladie de Boris Johnson a illustré le flottement au sommet du gouvernement britannique en cas d’incapacité du premier ministre. Aucun arrangement formel n’est prévu pour le remplacer. En l’occurrence, Boris Johnson a désigné Dominic Raab pour s’occuper des affaires courantes. Mais ce dernier, qui présidait lundi la conférence de presse quotidienne, n’a pas les pouvoirs officiels nécessaires pour imposer ses décisions si nécessaire.

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Le problème reste essentiellement théorique, aucun sujet urgent et controversé n’ayant à être tranché immédiatement. Il faudra cependant décider de la question majeure du déconfinement dans quelques semaines. Boris Johnson aura-t-il alors repris ses fonctions? Son aventure humaine le protège pour l’instant des critiques. La réalité de l’épidémie risque de le rattraper.