Désormais, en Géorgie, tendre une bouteille d’eau à un électeur qui attend pendant plusieurs heures dans une file pour aller voter sera illégal. C’est la conséquence d’une nouvelle législation entrée en vigueur dans cet Etat du Sud. Un projet républicain officiellement censé garantir des élections plus «sûres», mais qui de fait, en limitant notamment les possibilités de vote par correspondance et de vote anticipé, restreint l’accès aux urnes, et touche surtout la population afro-américaine, plus défavorisée. Depuis sa promulgation, il déclenche des réactions outrées dans le camp démocrate.

Près de 250 projets

La Géorgie était déjà au cœur des attentions avec l’élection, historique, de deux sénateurs démocrates en janvier. Surtout, pour la première fois en près de trente ans, l’Etat a voté en faveur d’un président démocrate. Or Donald Trump n’a cessé de contester sa défaite, en parlant de «fraudes électorales massives», sans jamais apporter la moindre preuve. La nouvelle législation proposée par les républicains de Géorgie s’inscrit clairement dans ce contexte. Au total, ce sont près de 250 projets de loi similaires initiés par des républicains qui ont vu le jour dans 43 Etats.

Avec sa nouvelle loi, la Géorgie restreint le recours au vote par correspondance, en durcissant les critères pour en user. Le vote anticipé est lui aussi limité, avec, notamment, un retour à des horaires contraignants, qui empêcheront des travailleurs d’aller voter en dehors de leurs heures de service, et la raréfaction des boîtes aux lettres prévues à cet effet. Enfin, des bureaux de vote sont carrément supprimés, surtout dans des quartiers noirs.

La nouvelle loi interdit aussi de donner de la nourriture et des boissons aux électeurs. Or en novembre, certains avaient parfois dû attendre plus de cinq heures avant de pouvoir déposer leur vote dans l’urne. Alors que les Afro-Américains ont déjà tendance à moins voter, ces nouvelles mesures dissuasives ne les encouragent pas vraiment à exercer leur droit de vote.

Des mesures «ignobles»

Pour le président démocrate, Joe Biden, le but est clairement de «priver d’innombrables électeurs de leur droit de vote» et de discriminer les minorités. Dans un communiqué diffusé vendredi, il dénonce une «attaque flagrante contre la Constitution». «C’est Jim Crow au XXIe siècle. Cela doit cesser. Nous avons l’obligation morale et constitutionnelle d’agir. Je demande une fois de plus au Congrès d’adopter les lois For the People et le John Lewis Voting Rights Advancement Act afin de faciliter l’accès aux urnes pour tous les Américains éligibles et d’empêcher les attaques contre le droit sacré de voter», précise-t-il.

La veille déjà, lors de sa toute première conférence de presse, il n’avait pas mâché ses mots. Il a qualifié ces tentatives de «non américaines», «pernicieuses» et «ignobles». La puissante ACLU (Association de défense des droits civiques) affirme également que la loi «sape la démocratie et le pouvoir politique des électeurs noirs».

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Le gouverneur Brian Kemp estime au contraire que la modification des lois électorales permettra de prochaines élections plus «sûres, justes et accessibles». Donald Trump, depuis son club privé de Mar-a-Lago, en Floride, n’a pas manqué de féliciter la Géorgie. «Ils ont tiré les leçons de cette mascarade d’élection présidentielle de 2020. Dommage que ces changements ne soient pas arrivés plus tôt!», écrit-il dans un communiqué.

Une élue noire arrêtée

En pleine pandémie, plusieurs Etats ont assoupli leurs conditions pour voter par anticipation ou par courrier. Les républicains veulent désormais non seulement un retour en arrière, mais également un serrage de vis. Ils n’oublient pas que Joe Biden a su s’imposer en Géorgie grâce à une forte mobilisation de la communauté afro-américaine. Et que le vote par correspondance profite traditionnellement plutôt aux démocrates.

Signe des tensions et de la colère qui monte, une élue démocrate noire, Park Cannon, a été arrêtée alors qu’elle tambourinait à la porte du gouverneur lorsqu’il signait le document, jeudi après-midi. Sa collègue Erica Thomas, qui cherchait également à entrer dans le bureau de Brian Kemp, a lâché un peu plus tôt: «Nos ancêtres regardent en ce moment notre parlement, en priant et espérant que notre combat et que leur combat n’ont pas été vains. Nous faisons appel à la force du député John Lewis [élu à la Chambre des représentants et figure des droits civiques décédé l’an dernier]. Parce qu’en ce moment même, l’histoire nous regarde.»