Résurrection agricole

A la chute du mur de Berlin, l’industrie est-allemande s’est effondrée. L’agriculture, elle, a survécu, devenant une branche florissante. Les anciennes coopératives du régime communiste se sont transformées en grandes exploitations, parmi les plus rentables du pays réuni

Egon Rattei, 68 ans ( photo ), a le teint de ceux qui ont toujours passé leur vie dehors. Regard bleu acier, peau burinée, cheveux grisonnants sous une casquette kaki, aux pieds des bottes en caoutchouc et une veste de chasse sur les épaules, il a presque l’allure d’un gentleman-farmer. Egon Rattei en est la version est-allemande. Toute sa vie, il l’a passée dans l’agriculture. Après des études d’ingénieur agronome, il commence sa carrière dans la coopérative agricole de Forst, à quelques centaines de mètres de son village natal de Nauendorf, 125 habitants.

Forst, commune de 20 000 habitants située au sud de la Lusace, dans le Land de Brandebourg, s’étire le long de la Neisse, la rivière qui marque à cet endroit la frontière entre l’ex-RDA et la Pologne. La région est pauvre, dominée par l’exploitation du lignite, ce charbon de piètre qualité et hautement polluant avec lequel l’Allemagne produit un quart de son électricité. Du temps de la RDA, ceux qui n’étaient pas à la mine travaillaient aux champs, comme Egon Rattei, de père en fils depuis des générations. La terre est chiche, tout juste bonne pour la pomme de terre et le fourrage. L’activité principale dans la région est l’élevage du porc et la production de lait.

Lorsqu’Egon débute en 1963, les agriculteurs de Forst viennent de se regrouper en LPG (Landwirt­schaftliche Produktionsgenossen­schaft, les coopératives de production agricoles), conformément aux ordres du régime communiste. La collectivisation du bétail suivra à la fin des années 1960. La famille d’Egon Rattei possédait pour sa part 10 hectares de terres, 8 vaches, 30 cochons, une centaine de poules et une dizaine d’oies. «Au début de la collectivisation, ça a été un grand stress pour les familles, se souvient le jeune retraité. Mais assez rapidement, les agriculteurs se sont identifiés avec le mouvement: ceux qui, avant, ne pouvaient jamais partir en vacances, car il fallait traire les vaches, ont découvert les horaires de travail fixe, les congés payés, l’accès à la culture, et plus de solidarité dans les villages. Surtout, les agriculteurs ont réparti entre eux les gains. Mais aussi les risques.»

En 1990, la LPG de Forst compte 3800 hectares et 450 salariés, du mécanicien à la trayeuse, en passant par le responsable du plan, le responsable des machines, le chef du département pommes de terre ou celui de la production de lait. Egon Rattei est alors le chef de la structure. C’est lui qui devra gérer la transition vers l’économie de marché après la Réunification.

A la veille de la chute du Mur, la RDA comptait près de 5 millions d’hectares de terres agricoles regroupés en 4000 LPG et 460 fermes d’Etat. A la Réunification, l’idée première du gouvernement d’Helmut Kohl était de dissoudre ces structures de type soviétique, et de restituer leur bien aux anciens propriétaires ou descendants. Ce qui fut fait assez rapidement pour 3 millions d’hectares. Mais l’Allemagne réunifiée devait gérer encore 2 millions d’hectares de terres collectivisées. Vingt-cinq ans plus tard, la BVVG, la société de droit public chargée de privatiser ces terres, n’a toujours pas achevé sa tâche.

«Il n’y avait plus de tradition d’agriculture familiale, rappelle Egon Rattei. Pour créer de petites fermes, il aurait fallu détruire les bâtiments communs, démanteler les coopératives. Ma femme, qui était enseignante, n’avait pas du tout l’intention de renoncer à son emploi pour se mettre à traire les vaches! Ici, deux familles seulement ont opté pour la restitution. Ça n’a pas été une bonne chose. Ces expériences se sont soldées par un divorce, ou par la difficulté à trouver un successeur quand les enfants ne veulent pas reprendre l’exploitation. Ici, nous voulions développer une agriculture moderne. Nous avons donc déboursé un million de marks pour acquérir les sols qui n’étaient pas concernés par les restitutions et entériner la légalité de la coopérative.»

«Ça a été une période très difficile, se souvient le retraité. Personne ne savait où on allait. Nous voulions nous adapter au droit ouest-allemand. Mais au début, Bonn ne voulait pas nous laisser garder nos coopératives.» De fait, il a fallu deux ans et cinq lois d’ajustement agricole pour que naisse le statut de coopérative agricole (Agrargenossenschaft, ou AG) qui s’est depuis imposé à l’Est du pays.

Aujourd’hui, l’agriculture allemande connaît deux modèles presque opposés: les coopératives agricoles de l’Est qui dépassent en général les 1000 hectares et se livrent à l’agriculture intensive. Et les petites exploitations familiales de Bavière ou du Bade-Wurtemberg, qui comptent en moyenne 30 hectares. A la chute du Mur, la CSU, la petite sœur bavaroise de la CDU, très implantée dans les campagnes, détient le Ministère de l’agriculture par tradition et les Bavarois voient d’un mauvais œil la réapparition à l’Est du pays du modèle des exploitations géantes qui rappelle celui des Junkers (les propriétaires terriens généralement nobles) de l’avant-guerre. «Aujourd’hui encore, le climat politique est toujours désagréable, regrette Egon Rattei. Même si les choses se sont améliorées. Dans les années 1990, on nous appelait encore les «chaussettes rouges» [le surnom péjoratif donné aux communistes] lors des rencontres agricoles à Bonn ou à Berlin. Aujourd’hui, le gouvernement est bien conscient de l’importance de nos exploitations pour le pays.»

De fait, la nouvelle concurrence gagne vite en rentabilité et en productivité. L’AG de Forst cultive sur 2000 hectares le fourrage nécessaire à la nourriture des 500 vaches que compte l’exploitation. «Du temps de la RDA, les vaches étaient au pré et produisaient chacune 3000 litres de lait par an. Aujourd’hui, elles sont à l’étable et produisent 10 000 litres de lait chacune», souligne Egon Rattei. L’AG fournit aujourd’hui avec 45 salariés le même travail que la LPG avec 450 employés. La traite des animaux a été mécanisée. Depuis sept ans, l’AG produit également 3 millions de kWh d’électricité à partir du lisier et des substrats végétaux dans son usine de méthanisation «à la ferme».

Vingt-cinq ans après la chute du Mur, l’agriculture est-allemande a résisté, là où l’industrie s’est effondrée. Mais les difficultés n’ont pas disparu. En 2009, l’AG de Forst a même craint pour sa survie, avec la chute brutale du prix du lait, depuis remonté de 23 à 42 centimes le litre. Autre menace, depuis la crise de l’euro, les terres arables sont devenues un objet de spéculation, menaçant l’existence de nombreuses exploitations, alors que les baux à loyer arrivant à expiration doivent être renouvelés. En ex-RDA, le prix d’un hectare de terre à la vente a augmenté de 12% en un an, à 15 400 euros en moyenne. Le montant des baux augmente en conséquence.

«Notre région, heureusement, n’est pas trop affectée par ce mouvement, se félicite Egon Rattei, car les terres ne sont pas assez bonnes.» A ses yeux, la principale menace qui pèse sur l’agriculture est-allemande est liée à l’évolution démographique. Le mouvement de dépopulation qui affecte les régions de l’ex-RDA se poursuit. Les jeunes sont les premiers à partir.

L’agriculture allemande connaît deux modèles presque opposés: les coopératives agricoles de l’Est et les petites exploitations familiales