Santé

Rétablir la confiance de la population, un impératif pour venir à bout d’Ebola

Ministres congolais, responsables onusiens et ONG se sont réunis au Palais des Nations à Genève pour plancher sur les meilleures manières de combattre l'épidémie. L'urgence est maximale après qu'un cas a été identifié dans la ville de Goma, un million d'habitants

Dans une salle bondée du Palais des Nations, ministres congolais, ambassadeurs, ONG, agences onusiennes, tous étaient réunis lundi pour parler d’une crise qui suscite de vives inquiétudes: l’épidémie d’Ebola qui continue de ravager la République démocratique du Congo. Malgré la forte réactivité de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), d’organisations onusiennes et d’ONG à l’apparition des premiers cas de contamination en août 2018, le virus continue de se propager. Dimanche, un cas a été identifié dans la ville de Goma, près de la frontière rwandaise. Un pasteur chrétien venu de Butembo a été infecté par le virus. Il a été immédiatement pris en charge et ramené vers un centre de traitement de sa ville d’origine.

«C’est un vrai avertissement», a relevé Mike Ryan, responsable des situations d’urgence de l’OMS. Goma est une ville d’un million d’habitants. On comprend la nervosité des équipes sanitaires si Ebola devait s’y propager. «Sur la soixantaine de personnes qui ont été en contact avec le pasteur, la moitié a déjà été vaccinée», souligne Mike Ryan. L’OMS a toutefois pris les devants, vaccinant déjà plus de 3000 habitants de Goma à l’avance.

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Les communautés […] ont des doutes sur l’existence même du virus Ebola, sur la sécurité des vaccins et sur les centres de traitement. La confiance est érodée.

Elhadj As Sy, secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge

Le virus a pour l’heure été confiné à deux provinces, le Nord-Kivu et l’Ituri. Mais c’est la deuxième plus grave épidémie d’Ebola après celle qui a tué plus de 11 000 personnes entre 2014 et 2016 au Liberia, en Guinée et en Sierra Leone. «C’est la plus complexe de l’histoire», surenchérit le ministre congolais de la Santé, Oly Ilunga Kalenga. L’épidémie a déjà tué 1665 personnes sur les 2500 infectées par le virus.

Deux raisons principales expliquent pourquoi la lutte contre Ebola, qui a déjà sévi à neuf reprises en RDC, s’est avérée aussi difficile depuis août dernier. Premièrement, l’insécurité du Nord-Kivu, provoquée par près de 140 groupes armés, a fortement handicapé les équipes sanitaires. Sept travailleurs sanitaires ont été tués, dont deux le week-end dernier, assassinés à leur domicile.

Deuxièmement, il est difficile d’établir un rapport de confiance avec une partie de la population déjà malmenée par des décennies de conflits. C’est d’ailleurs l’un des plus grands défis qui sont ressortis de la réunion de lundi à Genève. Secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Elhadj As Sy n’est visiblement pas un adepte de la langue de bois: «Les communautés [en RDC] sont dépassées, confuses. Elles ont des doutes sur l’existence même du virus Ebola, sur la sécurité des vaccins et sur les centres de traitement. La confiance est érodée. La restaurer en pleine crise, c’est très difficile, si ce n'est impossible.» A ses yeux, la meilleure protection ne consiste pas forcément en des mesures d’ordre sécuritaire, mais plutôt dans le rétablissement de la confiance.

Ancrer la riposte dans les communautés

Ambassadeur de Suisse auprès de l’ONU à Genève, Valentin Zellweger abonde dans ce sens: «Nous ne pouvons pas aborder la crise d’Ebola de manière isolée.» Il importe de prendre aussi en compte les questions de sécurité alimentaire, d’éducation, d’autres problèmes sanitaires comme la malaria ou le choléra. La riposte à Ebola doit être davantage ancrée dans les communautés.

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Secrétaire général adjoint de l’ONU aux affaires humanitaires, Mark Lowcock tient à souligner les différences et similitudes entre l’épidémie de 2014 et celle-ci. En Afrique de l’Ouest, il n’y avait pas de vaccins, ni de traitements efficaces. En RDC, plus de 160 000 personnes ont été vaccinées. A cet égard toutefois, le ministre congolais de la Santé est catégorique. Son pays ne va pas chercher à obtenir trois autres vaccins en phase d’expérimentation. Il va se concentrer sur le vaccin de la firme Merck pour ne pas brouiller les esprits de la population.

Riposte sous-financée

La combinaison d’un contexte de forte insécurité et de vastes besoins humanitaires en RDC complique la donne. «Toute attaque sur le personnel de santé donne une chance au virus Ebola de se propager», insiste Tedros Adhanom Ghebreyesus, le patron de l’OMS. A l’heure où est débattu à l’ONU le futur de la force de stabilisation Monusco, Mark Lowcock met en garde: «Toute réduction du dispositif Monusco aura un impact sur la riposte.» Le responsable onusien estime que la riposte à la fièvre hémorragique en RDC est largement sous-financée. Pour lui, il faut investir massivement sans tarder, faute de quoi les coûts pour endiguer Ebola ne se chiffreront plus en millions, mais en milliards de dollars.

Face à la difficulté de venir à bout de la crise, des voix se font plus fortes pour décréter une «urgence de santé publique de portée internationale» après que trois cas eurent été identifiés en Ouganda. C’est le cas de Robert Klain, ex-coordinateur de la riposte à Ebola dans l’administration Obama, et de Daniel Lucey, professeur adjoint du Georgetown University Medical Center. Dans une tribune dans le Washington Post, ils estiment qu’il est temps de lever le niveau d’alerte pour signaler aux Etats de la planète, «en particulier les Etats-Unis», qu’il faut intensifier la riposte. A l’OMS, on refuse pour l’heure de céder à de telles pressions. Une telle urgence n’a été décrétée que trois fois, en 2009 avec la grippe H1N1, en 2014 pour la poliomyélite et en 2014 pour Ebola.

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