Asie

Le retour des djihadistes déstabilise les Philippines

L’île de Mindanao est secouée depuis deux semaines par un conflit entre les forces de l’ordre et des militants islamistes qui se réclament de l’Etat islamique. Plusieurs d’entre eux étaient partis combattre au Moyen-Orient

La ville de Marawi, dans le sud des Philippines, est en état de siège depuis le 23 mai. L’armée cherche à en déloger plusieurs centaines de militants islamistes, affiliés aux groupes Maute et Abu Sayyaf, qui ont prêté allégeance à l’Etat islamique (EI). Le conflit a déjà fait près de 200 morts, dont de nombreux civils exécutés d’une balle dans la tête. Près de 600 résidents sont pris au piège dans cette ville de 200 000 habitants située sur l’île de Mindanao, secouée par des révoltes islamistes et séparatistes depuis plus de quarante ans.

La violence a débuté lorsque les forces de sécurité ont tenté d’arrêter Isnilon Hapilon, un militant islamiste considéré comme le représentant de l’EI aux Philippines. Cette opération a déclenché une contre-offensive de la part des deux organisations, qui ont investi l’ensemble de la ville de Marawi. Les militants sont désormais en retrait – ils n’en contrôleraient plus que 10% – mais les combats se poursuivaient mercredi. Le président Rodrigo Duterte a imposé l’Etat d’urgence à toute l’île de Mindanao.

«Un terreau fertile»

«Les Philippines comptent une vingtaine de groupuscules qui se réclament de l’EI, relève Muhammad Haziq Bin Jani, un chercheur auprès de l’Institut S. Rajaratnam de Singapour, qui s’est spécialisé dans l’étude de l’EI en Asie. La plupart sont des groupes criminels, comme Abu Sayyaf, surtout spécialisés dans les enlèvements contre rançon. Lorsque l’EI a émergé au Moyen-Orient, ils y ont vu une opportunité de se refaire une image et de toucher un soutien financier, et lui ont donc prêté allégeance.» Mindanao a une longue histoire de rébellion et est caractérisé par un sous-développement et un chômage endémiques. «Cela en fait un terreau fertile pour recruter des militants», juge le spécialiste.

Si les groupes philippins affiliés à l’EI ont un temps rêvé d’imposer depuis Mindanao un califat qui s’étendrait sur une bonne partie de l’Asie du Sud-Est, ce n’est plus le cas. «Avec la mise en déroute de l’EI au Moyen-Orient, les militants philippins en sont revenus à des tactiques plus classiques de prise d’otage et de banditisme, souligne Muhammad Haziq Bin Jani. Tout au plus peut-on s’attendre à les voir occuper durant quelques semaines une ville secondaire, comme Marawi.»

Mais les événements de ces dernières semaines ne sont pas un phénomène uniquement local. Les rangs de Maute et d’Abu Sayyaf comprennent de nombreux Philippins partis combattre aux côtés de l’EI en Irak et en Syrie. On y trouve aussi une quarantaine d’étrangers.

Aussi en Malaisie et Indonésie

«L’EI a émis plusieurs messages ces derniers mois encourageant les islamistes asiatiques qui ne parvenaient pas à gagner le Moyen-Orient à se rendre aux Philippines», détaille le chercheur. Ces appels expliquent la présence d’Indonésiens, de Malais et d’Indiens parmi les combattants. «La Jemaah Islamiyah [un groupe islamiste indonésien] a même dépêché aux Philippines un expert de la fabrication de bombes», précise-t-il. Plusieurs combattants marocains, saoudiens et tchétchènes ont également été aperçus.

Et Marawi n’est que la pointe de l’iceberg. Au fur et à mesure que l’EI perd du terrain au Moyen-Orient, de plus en plus d’islamistes asiatiques reviennent au pays. «On estime qu’un millier de militants sont partis combattre en Syrie et en Irak, indique Muhammad Haziq Bin Jani. L’Indonésie et la Malaisie ont déjà enregistré plusieurs dizaines de retours.»

Les vétérans du djihad représentent aujourd’hui un risque sécuritaire important. En Malaisie, ils ont formé leur propre cellule terroriste, appelée Kumpulan Fisabilillah. Un attentat à la grenade commis contre un bar de Kuala Lumpur en juin 2016 a été revendiqué par l’EI.

De même, une série d’attaques qui ont eu lieu à Djakarta, la capitale indonésienne, en janvier 2016 et ont fait huit morts seraient l’œuvre d’un militant appelé Bahrun Naim, parti combattre en Syrie en 2014. Un autre attentat à la bombe qui a tué trois policiers fin mai dans la capitale indonésienne porte, lui, la patte d’une nouvelle organisation fondée en 2015, Jemaah Ansharut Daulah, qui a prêté allégeance à l’EI.

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