Le retour dans leur pays est parfois plus difficile que la traversée du désert qui les a menés aux Etats-Unis des années auparavant. Ils ont longtemps caressé, et parfois réalisé, un rêve américain. Mais peu d’entre eux avaient imaginé un rêve mexicain au retour.

Plus d’un million de migrants sont rentrés au Mexique volontairement entre 2009 et 2014, davantage que le nombre de leurs compatriotes qui ont émigré aux Etats-Unis. Avec les 2,8 millions de sans-papiers mexicains expulsés sous la présidence de Barack Obama, ils expérimentent la difficile réintégration dans un pays qui ne s’était pas préparé à les voir revenir. Et qui s’apprête à vivre une nouvelle vague de retours.

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Difficulté à retrouver un emploi

«La première chose qu’on te demande, c’est de démontrer ton expérience professionnelle, celle d’ici, car celle de là-bas ne compte pas!», raconte Maria Elena Ayala, qui fait partie d’un groupe d’artisanes fondé par des migrantes de retour, dans un quartier nord de la ville de Mexico. Elle est rentrée en 2009 à la suite de l’expulsion de son fils aîné, après quinze ans passés à Los Angeles, où elle avait gravi les échelons dans une fabrique de lunettes de soleil. «Ici, toutes les portes se ferment… et c’est moche car c’est ton pays, mais tu ne te sens pas chez toi», admet cette mère de cinq enfants divisés entre le Mexique et les Etats-Unis.

Souvent, ils ont développé des spécialisations qui n’existent pas au Mexique

La difficulté pour retrouver un emploi est l’un des principaux obstacles à la réintégration des migrants. «Souvent, ils ont développé des spécialisations qui n’existent pas au Mexique», explique Arturo Villaseñor, responsable d’Initiative Citoyenne, une organisation civile qui gère des projets liés à la migration dans l’Etat de Puebla, au sud-est de Mexico. «Combien de techniciens en entretien de piscine faut-il dans une région où il n’y a pas de piscines? Combien de Mexicains ont besoin d’engager un jardinier?», demande-t-il ironiquement.

Environ 70% des six millions de Mexicains sans-papiers établis aux Etats-Unis y sont depuis plus de dix ans. Et plus l’éloignement est prolongé, plus le retour est difficile, chargé de conflits identitaires.

«La vie était mieux là-bas»

Puebla est l’un des Etats mexicains les plus touchés par la migration de retour. Un million de poblanos vivent aux Etats-Unis, principalement à New York. Quand ils reviennent, les migrants de cette région ouvrent généralement un petit commerce, pour subsister. Dans sa pizzeria dénommée Puebla York, surmontée d’une enseigne qui peint la statue de la Liberté au milieu de paysages mexicains, Aurea Castillo Castro décrit un retour «très triste et très heureux à la fois». Nealtican, son village, sur les flancs du volcan Popocatépetl, n’a pas d’activité économique et vit de l’argent envoyé par les migrants. «La vie était mieux là-bas», dit cette femme rentrée en 2001 pour chercher le soutien de ses proches suite à la rupture de son couple. Nostalgique, elle a poussé ses deux enfants nés américains à repartir étudier aux Etats-Unis. «Ils ont plus d’opportunités là-bas.»

La disparité salariale, avec des rémunérations cinq à dix fois supérieures aux Etats-Unis, est le dernier argument des Mexicains qui rêvent encore de partir et de ceux qui s’accrochent à leur vie américaine.

Contraste entre cultures

Cette poursuite de la réussite individuelle est parfois mal perçue dans leurs régions d’origine. Dans les villages régis par le système ancestral des us et coutumes, où chaque membre doit travailler pour la collectivité, la mentalité du migrant contraste avec la culture communautaire. Désengagé de sa communauté, il n’est pas rare qu’il soit exclu par celle-ci à son retour. Et lorsque la réintégration aux activités agricoles et aux modèles sociaux traditionnels le rebute, il s’installe dans des grandes villes anonymes, comme Mexico. Pourtant, même en ville, s’il revient tatoué ou habillé différemment, suivant la mode en vigueur chez les Latinos des Etats-Unis, il se heurte aux regards suspicieux de ceux qui associent ces looks aux gangs criminels.

Cantonnées aux rôles de mères et épouses

Les différences culturelles ont un impact brutal sur les femmes, pour qui le retour est souvent synonyme d’une perte d’indépendance. «Dans l’émigration, les femmes gagnent une autonomie financière, une liberté de décision et de mouvement, et elles établissent des relations affectives et sociales plus égalitaires», explique Alethia de la Reguera, chercheuse de l’Université Nationale Autonome de Mexico. «Au Mexique, elles perdent ces espaces d’émancipation lorsqu’elles réintègrent un ordre familial traditionnel et se retrouvent cantonnées aux tâches ménagères, aux rôles de mère et d’épouse.»

«Là-bas, j’aimais tellement conduire», répètent beaucoup de femmes. Conduire leur propre véhicule leur donnait un sentiment d’autonomie, alors qu’ici leurs revenus ne leur permettent plus de se payer une voiture.

La manne des remesas

Hommes ou femmes, les migrants encaissent un autre choc au retour: l’absence de reconnaissance pour leur sacrifice. Depuis plusieurs années, le Mexique dépend des remesas, les envois d’argent des migrants à leurs familles, qui s’élevaient à 27 milliards de dollars en 2016. «Les faiblesses de l’économie mexicaine sont masquées par les remesas», analyse José Luis de la Cruz, économiste et directeur de l’Institut pour le développement industriel et la croissance. «Cette manne permet de financer la consommation et les investissements au niveau local. C’est une bouée de sauvetage pour notre économie.»

Or, les migrants de retour sont perçus comme des assistés. «Au lieu de recevoir une attention spécifique, ils doivent recourir aux mêmes programmes d’assistance que le reste de la population», critique Ximena Echenique, professeur d’économie à l’Université Nationale Autonome de Mexico. «Il faudra donc partager les mêmes ressources entre davantage de personnes.»

Dans la peur de l’expulsion

Cependant, au vu des politiques répressives, nombreux sont les migrants de retour qui affirment être heureux et avoir recouvré leur liberté. «Là-bas, on t’enferme dans ton statut de migrant sans papiers et dans des boulots que personne ne veut faire. Tu vis dans la peur, de la maison au travail et du travail à la maison. J’ai accompli davantage en rentrant ici qu’en restant là-bas», témoigne Magdalena Tellez, qui est revenue de Los Angeles à Puebla en 2007. Après avoir conclu des études universitaires, elle travaille aujourd’hui sur des projets pour inciter les jeunes à rester et s’engager dans leurs communautés. Pour les amener à construire un rêve mexicain.