«Difficile de respecter tous les horaires de mes rendez-vous. J’arrive tout juste de la Primature», lance Pierre Combernous, l’ambassadeur de Suisse en Tunisie, dont l’agenda est très chargé. Jadis cloîtré dans les locaux de son ambassade loin des cérémonies officielles, il est aujourd’hui présent sur tous les fronts. «Il montre beaucoup de dynamisme. On a rarement vu un ambassadeur œuvrer dans une telle proximité, notamment avec des visites dans les régions les plus reculées», relève un observateur. Et pour cause, les relations entre la Tunisie et la Suisse connaissent un renouveau indéniable après un froid diplomatique qui a duré des années. «C’était dramatique, assure Pierre Combernous. Nos relations avec la dictature étaient réduites au strict minimum.»

Approche «couteau suisse»

Au lendemain de la Révolution, la Suisse a été parmi les premiers pays à soutenir le processus de transition, car, affirme l’ambassadeur, «on a tout de suite compris qu’on avait un rôle primordial à jouer ici». Un retour en force qui s’est traduit dès la première année par une aide directe de 60 millions de dinars (35 millions de francs) sur cinq ans, en soutien à la transition démocratique; et par l’ouverture d’un bureau de la Direction du développement et de la coopération (DDC), qui chapeaute plusieurs programmes à destination de la société civile, des médias, et des entreprises. «Nous agissons dans le cadre européen, mais nous cherchons aussi à cultiver notre différence en matière de coopération», argumente le diplomate.

En ce sens, la Confédération favorise et affine une approche «couteau suisse» qui met à la disposition de la Tunisie une panoplie d’instruments de financement. Le Fonds suisse apporte son soutien aux jeunes entrepreneurs dans les régions défavorisées en subventionnant les porteurs de projets. «Ce fonds apporte une solution concrète à une carence qui a toujours handicapé les jeunes entrepreneurs tunisiens», se félicite Ayoub Ajroudi, président de l’Association d’encadrement et de soutien aux entrepreneurs. Cogéré avec la Banque tunisienne des PME, il dispose d’une enveloppe de 4,2 millions de dinars (2,3 millions de francs suisses). Quelque 145 projets en ont bénéficié jusqu’à présent.

Fonds spoliés

Quant aux hommes d’affaires déjà installés, ils ont eu droit à leur propre Chambre du commerce et de l’industrie tuniso-suisse (CCTs), inaugurée voilà trois mois. «Les entreprises tuniso-suisses ont beaucoup pâti indirectement du froid diplomatique entre nos deux pays et veulent rattraper le temps perdu», analyse Tahar Ktari, son vice-président. La délégation suisse à Tunis gère cette année aussi le Fonds européen d’appui au secteur des médias, qui devrait profiter à la presse tunisienne. Selon Alexandre Delvaux, son coordinateur local, il s’agit surtout de «mettre l’accent sur la formation car c’est le maillon faible dans les médias tunisiens».

Mais ce renouveau dans les relations tuniso-suisses reste quelque peu hypothéqué par la question du rapatriement de l’argent spolié par le clan Ben Ali et détenu dans les banques suisses. Plus d’un an après la Révolution, le peuple tunisien n’en a toujours pas vu la couleur. «La Suisse a montré sa bonne volonté en gelant rapidement ces avoirs au lendemain de la Révolution», se défend Pierre Combernous. Reste que les Tunisiens s’inquiètent surtout de la lenteur de la procédure. «C’est incompréhensible vu l’importance du dossier», relève maître Henda Boujneh, qui dirige un cabinet d’avocats à Tunis. Un sentiment partagé par beaucoup, à en croire l’Association tunisienne de transparence financière (ATTF), qui milite pour le rapatriement du pactole estimé à 60 millions de francs – le président Moncef Marzouki a évoqué lundi un montant dix fois plus élevé. Le 23 mars dernier, l’association a d’ailleurs remis une pétition en ce sens avec près de 10 000 signatures à l’ambassadeur de Suisse à Tunis. Elle avait aussi dénoncé le traitement «deux poids, deux procédures» de la Confédération dans cette affaire. En effet, l’enquête diligentée par Berne sur les fonds tunisiens ne concerne que 20 banques suisses, alors qu’une enquête similaire sur les fonds juifs en déshérence en avait concerné 200. Cela bien que les fonds juifs datent… de la Seconde Guerre mondiale.