Soixante-deux ans après l’arrêt historique de la Cour suprême du 17 mai 1954 intitulé «Brown v. Board of Education», les Etats-Unis tirent la sonnette d’alarme. Après des décennies de progrès, la ségrégation raciale à l’école fait un retour en force. Selon un rapport publié en début de semaine par l’organisation non partisane Government Accountability Office (GAO), les élèves afro-américains et hispaniques sont à nouveau de plus en plus cantonnés dans des établissements scolaires où les enfants de couleur et pauvres constituent la grande majorité des effectifs. Or comme le soulignait dans les années 1950 le psychologue afro-américain Kenneth Clark, la ségrégation raciale à l’école est susceptible de créer un complexe d’infériorité durable chez les élèves noirs (et hispaniques).

Le nombre d’écoles où plus de 75% des enfants mangent à la cantine à midi un repas gratuit en raison d’un bas niveau socio-économique et où plus de 75% des classes sont composées d’enfants noirs et hispaniques a bondi de 9% en 2001 à 16% en 2014. Les établissements scolaires où les élèves sont à plus de 90% de couleur ont plus que doublé. Les cours qu’ils dispensent sont sensiblement moins poussés en mathématiques et en sciences. Ils préparent aussi moins bien au collège.

Ironie de l’histoire, les conclusions du GAO arrivent au moment où une cour fédérale du Mississippi vient de trancher une affaire de ségrégation raciale datant de 1965. Mardi, elle a ordonné à des écoles de Cleveland, dans cet Etat du Sud, de mettre fin à une pratique de ségrégation raciale à l’école qui perdurait malgré l’arrêt Brown.

Membre de la commission de l’éducation de la Chambre des représentants, le démocrate Bobby Scott a commandé l’étude censée faire la lumière sur la réalité du système éducatif américain. Il ne mâche pas ses mots: «La ségrégation à l’école obligatoire […] empire rapidement. Plus de 20 millions d’élèves de couleur fréquentent aujourd’hui des écoles isolées sur le plan tant racial que socio-économique.» Le rapport est lui aussi sévère: le retour de la ségrégation est la preuve que les Etats-Unis ont échoué à «tenir la promesse découlant de l’arrêt Brown».

Sous la présidence de Lyndon Johnson durant laquelle fut adoptée la loi sur les droits civiques, les arrondissements scolaires avaient été sommés de se mettre à jour avec l’arrêt de la Cour suprême faute de quoi ils étaient menacés de perdre des subventions fédérales. C’est ainsi que le nombre d’élèves noirs fréquentant des écoles ayant surtout des élèves blancs est passé de zéro à 44% des années 1960 à 1988. La First Lady Michelle Obama fut elle-même l’une des premières à en bénéficier. Après avoir suivi une école du South Side de Chicago où 1214 élèves sur 1258 étaient Afro-Américains, elle a pu fréquenter un lycée mixte pour élèves talentueux. Elle bénéficia de la politique du «busing» consistant à transporter des élèves noirs vers des écoles fréquentées surtout par des Blancs. Mais à partir de l’administration de Ronald Reagan, la pression sur les écoles a été relâchée. Certains établissements n’ont plus vu la nécessité de se battre sur le terrain des droits civiques. En 2011, le pourcentage d’étudiants noirs dans des écoles à majorité blanche était de 23,2%, un niveau inférieur à ce qu’il était en 1968… Il n’est pas rare désormais de voir des parents d’élèves blancs prôner la ségrégation à l’école. Non pas, disent-ils, pour une question de race, mais de qualité de l’éducation.

Contrairement à la croyance populaire, le phénomène n’est pas limité au sud des Etats-Unis connu pour avoir longtemps pratiqué la discrimination et la ségrégation raciales, notamment à l’époque des lois Jim Crow. Selon l’Université de Californie, New York et l’Illinois (Chicago) sont en tête des Etats où la ségrégation raciale en milieu scolaire est la plus forte. 65% des élèves noirs de New York fréquentent des écoles où il n’y a quasiment pas de Blancs. Si l’aspect purement racial semble moins prépondérant, la situation économique précaire des parents aboutit au même résultat qu’il y a plus de cinq décennies.