Une ville attend son président.

Hamedan, à 400 km au sud-ouest de Téhéran, voudrait entendre parler de gaz, d'eau potable et d'usines pour ses chômeurs. Mais vu les circonstances, c'est de grande politique qu'il sera question: Mohamad Khatami fête ici sa première apparition publique depuis les manifestations estudiantines, réprimées il y a tout juste deux semaines.

Ira, ira pas? Le bazar se tâte. «Nous, les marchands, sommes assis sur un mur. Nous regardons les deux côtés, chez les conservateurs et les réformateurs», dit Reza, qui vend des écorces de citrons à l'orée d'un beau caravansérail. Partout en ville, des banderoles proclament «Bienvenue aux compagnons du guide», ou encore «Longue vie à Khamenei, vive Khatami». Mais cela ne trompe personne: les chefs des corporations du bazar n'iront pas accueillir le président, alors que les simples commerçants fermeront précipitamment boutique dans quelques heures pour aller écouter Khatami au stade Qods (Dieu).

Des jeunes attendent depuis longtemps déjà, chauffés par le soleil et la présence massive d'hommes en armes. «Khatami, on t'aime, sans toi pas de liberté», crient-ils aux gardiens de la révolution impassibles. La tension monte, jusqu'à ce que l'un des jeunes s'avise que le bâtiment en face du stade n'est autre que la prison.

Et soudain, la ville arrive. Blessés de guerre et équipe locale de foot, vieux visages burinés et jeunes en baskets, gamines et grands-mères en foulard ou en tchador, en quelques instants, Hamedan s'est déversé dans le stade. Hommes et femmes séparés, pressés contre les barrières, crient tellement fort que la fanfare joue pour rien. Sous l'estrade, la poignée de notables assis en tailleur à la manière d'une antique cour du roi de Perse s'évente avec les posters du président.

Le président apparaît, petit homme sage devant une foule en délire. Mais c'est le représentant local du guide, un vieil ayatollah, barbe longue et visage de cire, qui prend la parole. Le stade hurle: «C'est Khatami qu'on veut!». Khatami commence à parler et le stade se tait. «Ceux qui usent de violence ont tort, mais ceux qui la justifient par l'islam sont pires encore», assène le président après les politesses d'usage envers les blessés de guerre et les récentes victimes des inondations. C'est de sa part une allusion à peine voilée aux religieux ultraconservateurs au pouvoir. «Ils essaient de dire que la liberté et la religion ne vont pas ensemble, que la sécurité et la liberté ne vont pas ensemble. Ils essaient d'écraser la liberté.»

Peu après, Khatami promet de chercher de toutes ses forces les responsables des assassinats l'an dernier de cinq intellectuels. C'est dans cette série de crimes qu'il voit la racine des troubles que vient de traverser le pays. L'enquête, menée par la justice conservatrice, est justement en train de s'enliser après l'étrange suicide en prison du principal accusé, un ancien vice-ministre des services secrets. «Nous allons purifier ce Ministère des renseignements. J'irai jusqu'au bout.»

Enfin, le président a montré son désaccord d'avec le guide suprême Ali Khamenei sur les élections parlementaires de février prochain. «Ces élections montreront le chemin que notre société entend prendre pour l'avenir. Les gens doivent être libres de choisir leur candidat.» Le guide, lui, s'est prononcé il y a deux mois pour une sélection sévère des candidats par un organe religieux conservateur.

Pour oser pareille audace, Khatami est revenu pour la première fois sur son élection triomphale de mai 1997. «Ce fut une victoire de l'unité du pays, des jeunes, des femmes, des intellectuels, a-t-il déclaré. Une victoire qu'un complot contre moi et contre le peuple tente actuellement d'anéantir.»

Autre nouveauté: il a lié les meurtres d'intellectuels de l'an dernier à l'attaque des dortoirs d'étudiants le 8 juillet, une thèse que seuls les étudiants défendaient jusqu'à maintenant. Cela augure d'une épreuve de force considérable, puisque les enquêtes en cours sur les deux affaires pourraient remonter aux plus hautes sphères du régime.

Devant ce président qui revient en force après s'être éclipsé durant les émeutes, les conservateurs en sont pour leurs frais. Ils avaient, ces derniers jours, adopté une nouvelle stratégie consistant à chanter en public les louanges de Khatami pour mieux le bloquer en coulisses. Les voilà remis à leur place, c'est-à-dire dans un camp convaincu de perdre le pouvoir dans six mois.