Egypte, le retour de l’Etat policier

Monde arabe Forts du soutien des médias et de la population, les militaires ont carte blanche

Aucune voix ne s’élève contre la répression dans le sang des islamistes par la police

La scène mérite d’être relevée tant elle résume le fonctionnement du nouveau pouvoir égyptien. Le dimanche 28 juillet, au lendemain d’un massacre sans précédent de manifestants islamistes par les forces de sécurité, des dizaines de jeunes policiers en uniforme blanc reçoivent en grande pompe leur diplôme de fin d’études lors d’une cérémonie retransmise en direct sur la chaîne Nile TV. Loin d’afficher un quelconque embarras face à la violence de la veille, le général Abdel Fatah al-Sissi, le nouvel homme fort du pays, sert chaleureusement la pince aux gradés. Képi vissé sur la tête, il crève l’écran à chaque plan serré. A ses côtés, on reconnaît à peine le visage, maladroitement coupé en deux par les caméras, d’Adli Mansour, le président civil par intérim…

Depuis la fermeture, juste après le coup d’Etat du 3 juillet, des télévisions proches des Frères musulmans, les médias obéissent inlassablement à une seule ligne, celle de l’institution militaire et de ses appels à «éradiquer le terrorisme», sans s’inquiéter des risques d’une diabolisation de la confrérie, dont est issu Mohamed Morsi, le président déchu. Cédant à la même culture de la désinformation dont ils accusaient leurs adversaires, ils ne cessent d’évoquer fièrement – et sans vérification possible – jusqu’à 30 millions de supporters de l’armée dans les rues, ce vendredi, pour lui donner «mandat d’en finir» avec lesdits «terroristes».

Ils imputent également, sans l’ombre d’un doute, aux pro-Morsi la violence de samedi matin, en affirmant que la police n’a fait qu’utiliser du gaz lacrymogène pour se défendre. Une version difficilement crédible pour Human Rights Watch, qui recense 75 victimes dans les rangs des partisans de l’ex-raïs islamiste – dont de nombreux tués par des impacts de balles à la tête. «Il est presque impossible d’imaginer qu’autant de meurtres aient pu avoir lieu sans intention de tuer ou du moins sans mépris criminel pour la vie des gens», observe Nadim Houry, son directeur adjoint du secteur Proche-Orient et Afrique du Nord. Si les circonstances ayant mené à ces heurts meurtriers aux alentours de leur campement de Nasr City restent floues, de nombreux témoignages évoquent l’acharnement de la police, épaulée par des hommes habillés en civil, à livrer bataille, huit heures durant, aux insoumis. L’armée, elle, serait restée en retrait, se contentant de ravitailler en armes les forces de l’ordre.

Fait troublant pour un pays qui dit aspirer à la démocratie, de nombreux Egyptiens – y compris parmi les intellectuels – continuent à soutenir aveuglément l’institution militaire, sans émettre le moindre signe d’inquiétude face au recours délibéré à la force. «Pour beaucoup, l’armée fait partie intégrante du peuple égyptien. Chaque famille a au moins un frère ou un fils au sein du corps militaire. Du coup, nos concitoyens ont une propension à tout lui pardonner», relève Mahmoud Ismael, expert militaire au sein du Centre Al-Ahram.

Avec ce soutien, les forces de l’ordre ont désormais carte blanche pour en découdre avec les «ennemis». Egalement présent à la ­cérémonie policière de dimanche, Mohamed Ibrahim, le nouveau ministre de l’Intérieur, va jusqu’à parler «d’une nouvelle aube» pour les forces armées, «qui disposent maintenant du soutien populaire et légal pour contrecarrer avec force tous ceux qui cherchent à déstabiliser la nation».

Aujourd’hui, les islamistes. Demain, les libéraux? La veille, quelques heures à peine après le carnage de Nasr City, Mohamed Ibrahim avait annoncé la dispersion «très prochaine» des deux campements des pro-Morsi dont le second se trouve devant l’Université du Caire. Dans ce discours teinté d’arrogance, il a également fait part de la réouverture de trois départements abolis après la révolution de 2011: ceux dédiés à la lutte contre l’extrémisme et à la surveillance des activités politiques et religieuses. Une annonce qui n’a pas tardé à faire frissonner les activistes de Tamarrod («Rébellion»), jusqu’ici fervents défenseurs du coup de force de l’armée, mais inquiets d’un retour de l’Etat policier comme il prévalait sous Moubarak.

Effacée, dépourvue de véritable pouvoir, la présidence s’est contentée d’exprimer sa «tristesse» face aux derniers développements, tout en dénonçant le «terrorisme». La plus haute autorité musulmane d’Egypte, l’imam d’Al-Azhar, demande pour sa part «une enquête urgente» sur les violences. Mohamed ElBaradei, lui, condamne sur son compte Twitter «le recours excessif à la force». C’est que le nouveau vice-président, Prix Nobel de la paix, n’est sans doute pas sans craindre que son pays ne sombre dans un scénario à l’algérienne.

«Impossible d’imaginer qu’autant de meurtres aient pu avoir lieu sans intention de tuer»