Aaron Malvas n’a rien d’un loyaliste ou d’un partisan nostalgique de l’ancien régime de Marcos. Cet infirmier de la banlieue de Manille, âgé de 21 ans, n’a jamais connu le régime présidentiel, puis dictatorial de Ferdinand Marcos, qui s’est étendu de 1965 à 1986. Pourtant, le 10 mai dernier, Aaron a voté pour le fils de cet ancien dirigeant controversé, Ferdinand «Bongbong» Marcos Jr., lors de l’élection sénatoriale: «Je l’ai découvert pendant la campagne, lors des débats télévisés, raconte ce jeune homme. Il avait les réponses les plus convaincantes, et les projets les plus intéressants. Pour moi ce n’est pas important qu’il soit un membre de la famille des Marcos. C’est du passé, et il aura certainement sa propre éthique.»

Un électeur sur trois

Vingt-quatre ans après le départ en exil de Ferdinand Marcos, chassé par une révolte populaire historique, le seul fils de la famille vient d’offrir au clan des Marcos leur premier retour dans la politique nationale philippine. Ferdinand «Bongbong» Marcos Jr. a été élu sénateur, l’un des plus hauts postes du pays, avec plus de 12 millions de voix: un électeur sur trois lui a fait confiance.

Cet héritier de la dynastie des Marcos a une allure mince, les cheveux fins et tombant sur son front au-dessus d’une chemise rayée rose. Agé de 53 ans, Bongbong Marcos a étudié à Oxford et poursuivi son master en administration des affaires (MBA) aux Etats-Unis. Un brillant parcours, tout pour réussir. «Je n’ai jamais voulu faire de la politique, mais des affaires», avoue-t-il au Temps. Cependant, dès qu’il remet les pieds dans l’archipel, en 1991, il se présente à la députation, qu’il remporte l’année suivante. Depuis, il n’a pas décroché. «Notre famille avait été tant critiquée par la propagande de Corazon Aquino [ndlr: présidente qui a succédé à Marcos], qu’il fallait se défendre. Et comme ces attaques étaient surtout politiques, c’est dans ce domaine que nous avons répondu.»

Elu quatre fois gouverneur et deux fois député dans le fief familial de Ilocos Norte, à l’extrême nord des Philippines, Bongbong Marcos bénéficie d’une réputation de politicien local compétent: il a fait naître dans sa province le premier parc éolien d’Asie du Sud-Est, et a largement investi dans le social et l’agriculture. A présent sénateur, il a l’intention de lancer une réforme nationale de l’agriculture, suivant ainsi les traces de son père, qui a permis en son temps au pays d’être autosuffisant en riz.

La victoire de Bongbong Marcos démontre l’ambiguïté qui persiste aux Philippines quant à l’héritage du régime de son père: Ferdinand Marcos a d’abord été élu démocratiquement à deux reprises, et a engagé des réformes structurelles innovantes et pérennes, offert une croissance économique stable et relativement égalitaire à l’archipel. Mais il est également celui qui a sabordé les institutions démocratiques en imposant la loi martiale de 1972 à 1986, violemment réprimé l’opposition, accaparé les biens de l’Etat, pour finalement détourner entre 5 et 10 milliards de francs.

«Jugé sur mes actes»

«Je pense que l’histoire reconnaîtra que mon père a été un grand administrateur, qui a fait bâtir des infrastructures qui existent toujours, et je suis fier de cet héritage, confie Bongbong Marcos. Mais aujourd’hui, c’est moi qui suis sénateur, et j’ai un programme qui m’est propre. Je ne suis pas là pour rétablir la mémoire de mon père. Je veux être jugé sur mes actes.»

Une large partie des Philippins semblent avoir été convaincus par ce discours. «Les Philippins souffrent d’une amnésie politique chronique, analyse Benito Lim, professeur en sciences politiques à l’université Ateneo de Manille. Ils oublient ou pardonnent facilement, et considèrent surtout qu’on ne peut pas condamner les enfants pour les crimes de leurs parents. Comme Ferdinand Marcos est mort, ils estiment que c’est à l’Etat philippin d’agir pour récupérer l’argent.»

Plus de vingt ans après, la commission mise en place dans ce but a récupéré environ 2,5 milliards de francs, qui ont été attribués à un fonds pour la réforme agraire. Quelque 788 millions ont été restitués par les banques suisses à l’Etat philippin en 2003, et 9 millions supplémentaires, appartenant aux anciens proches du régime, ont été transférés en mars 2009, liquidant ainsi définitivement les fonds Marcos bloqués dans la Confédération.

Cependant, ce retour des Marcos consacre pour beaucoup l’impunité en politique, surtout que la veuve controversée de l’ancien dictateur, Imelda Marcos, ancien membre du gouvernement sous la dictature et âgée aujourd’hui de 80 ans, vient d’être également élue comme députée. Elle n’a jamais été condamnée aux Philippines, après avoir gagné plus de 900 procès pour détournement, et aucun des anciens membres du régime n’a été en prison. «Ils doivent reconnaître les crimes passés de la dictature, afin d’apaiser la rancœur, estime Risa Hontiveros, députée du parti de gauche Akbayan. Car nous assistons ici, avec cette élection, à une fausse réconciliation.»