Syrie

Le retour orchestré des réfugiés syriens

Moscou veut aider Damas à mener une «campagne de réconciliation» auprès des exilés syriens. Mais les candidats au retour sont rares

Les réfugiés syriens de retour dans leur patrie doivent embrasser le culte de Bachar el-Assad dès la frontière. Lundi dernier, un décor fermement planté dans l’idéologie officielle s’offrait aux passagers du premier convoi arrivant de Beyrouth au poste de Jdeidet Yabous. Des dizaines de portraits du président, collés sur des panneaux, dessinés sur les murs, gravés dans la pierre, cernent l’arrivant. Les drapeaux tricolores à deux étoiles flottent où que porte le regard. Un groupe d’adolescents de l’Union révolutionnaire de la jeunesse, une branche du parti Baas au pouvoir, s’égosille sur des slogans à la gloire du régime et de la Syrie. Des tentes ont été dressées pour les dignitaires locaux et les réfugiés attendus. Des fourgons médicaux sont garés, à côté de blindés légers de la police militaire russe et des bus chargés de journalistes invités par le régime syrien et l’armée russe.

Un retour rêvé

Tous attendent, écrasés par la chaleur du milieu d’après-midi, le retour des premiers compatriotes. Le docteur Mohammed Nader el-Nachawati se tient derrière son stand depuis 7h du matin. «Je suis médecin généraliste à Damas. On m’a demandé de venir aujourd’hui pour assurer l’accueil des réfugiés», explique-t-il en français, la lèvre inférieure agitée par un tic nerveux. «C’est la première fois que je travaille à la frontière et je ne sais pas si je serai là demain», confie cet homme approchant l’âge de la retraite. Il assure pourtant savoir que les Syriens exilés «reviennent de leur plein gré car ils ne rêvent que de regagner leur patrie» et qu’il n’a jamais eu lui-même le désir de partir.

L’air débonnaire, appuyé sur sa camionnette du centre de planning familial syrien, le gynécologue Ghayat Abdel Rahmane tient le même discours. S’exprimant en russe – il a fait ses études à Moscou –, ce médecin quadragénaire est intarissable sur les problèmes de malnutrition qu’il observe chez les femmes enceintes revenant du Liban. Au détour de la conversation, il révèle que ses cinq frères et ses deux sœurs, tous ses cadets, se sont exilés il y a trois ans aux Pays-Bas, «où ils sont très bien installés. Ils n’ont pas envie de revenir ici.» Mais lui n’a «aucune envie de partir». Nuançant son discours optimiste sur l’enthousiasme des réfugiés à rentrer en Syrie, il admet que «certains ont peur, mais il n’y aura pas de châtiment. Bien sûr que certains subissent des interrogatoires, mais s’ils n’ont rien à se reprocher, il ne leur arrivera rien.»

Un certain malaise

Rares sont les Syriens présents à la cérémonie d’accueil à accepter de parler franchement. Toute question frôlant – même de loin – la politique crée un malaise. Ainsi, personne n’accepte de dévoiler sa confession religieuse. Alaouite, chrétien, sunnite? Les regards se détournent, un sourire gêné se dessine au coin des lèvres, on fait semblant de ne pas comprendre…

Le convoi de réfugiés finit par s’approcher tout doucement vers 15h locales. Cinq autobus en file indienne, affichant chacun des portraits de Bachar el-Assad sur le pare-brise et les fenêtres latérales. Ils sont à moitié vides et déversent leurs passagers au compte-goutte, en grande majorité des femmes et des enfants en bas âge, mais sans bagage. Avant de poser pied à terre, les réfugiés sont aussitôt cernés par une meute de journalistes braquant caméras et micros sur des femmes voilées aux bras chargés d’enfants. Ou tenant une pancarte à l’effigie de Bachar el-Assad. En deuxième ligne, des activistes du régime leur distribuent des bouteilles d’eau, des sodas, des friandises et des cartes SIM avec un mois offert.

Un pays et des hommes

Rares sont les hommes, surtout jeunes, parmi la cinquantaine de réfugiés. L’un d’eux, Ahmed Hamdan, 23 ans, raconte, à travers un traducteur assermenté par les autorités, être parti vivre à Beyrouth en 2014 parce qu’il ne trouvait pas de travail chez lui. «J’ai travaillé comme ouvrier dans le bâtiment», raconte-t-il, lui qui est pourtant de constitution frêle. Il explique d’un ton las avoir été «contacté par téléphone par les services de sécurité libanais, qui m’ont invité à faire partie du convoi». Pour lui, «tout le monde veut revenir au pays». Il lâche encore: «Je veux servir mon pays», puis s’échappe, l’air gêné.

Le lendemain, la police militaire russe et les autorités syriennes organisaient une réception similaire, cette fois dans le sud du pays, dans la province de Deraa. Au poste de Nassib, à la frontière jordanienne, le même décor lourdement focalisé sur l’image du président vainqueur Bachar el-Assad émerge du désert brûlant. Seule différence: un trou béant défigure le sommet massif de l’arche enjambant la route, trace des violents combats qui secouaient la région encore tout récemment.

Une coopération difficile

Cinquante familles de réfugiés étaient attendues par le gouverneur, des dizaines de militaires syriens et russes ainsi que par des journalistes et un groupe d’enfants portant le drapeau du parti Baas alignés en rang d’oignon. Des efforts déployés pour rien. Les réfugiés promis ne sont jamais arrivés et, visiblement contrarié, le gouverneur de la province, Mohammad al-Hanous, a indiqué aux journalistes: «Nous avons tout préparé pour recevoir les réfugiés, mais la raison de leur non-venue est à mettre sur le compte de l’autre camp», désignant du bras, sans la nommer, la Jordanie. Selon les autorités jordaniennes, 1,4 million de Syriens seraient réfugiés de ce côté-là de la frontière.

Damas invite ses voisins, mais surtout ses alliés, à coopérer pour permettre le retour des 5,6 millions de Syriens exilés depuis le début du conflit en 2011. Le vice-ministre des Affaires étrangères syrien, Faisal Mekdad, qui patronne cette opération, résumait le lundi 13 août la ligne officielle durant une conférence de presse à Damas. Niant toute erreur du régime, il place l’entière responsabilité du conflit sur «les terroristes», sur les problèmes économiques «créés par les sanctions de pays étrangers» et sur «les médias étrangers qui ont menti sans vergogne et soutenu les terroristes».

Une «réconciliation nationale»

D’où l’initiative d’inviter une vingtaine de journalistes étrangers «pour faire passer le message aux Syriens exilés que ce pays a beaucoup changé depuis douze ans», intime Faisal Mekdad. «Nous garantissons le retour de tous les réfugiés» sur la base d’une «réconciliation nationale». Il va jusqu’à clamer que «l’armée syrienne ne prendra jamais les armes contre ses propres citoyens».

Mais la peur dans les yeux des divers interlocuteurs syriens rencontrés suggère que, derrière le suffocant culte de la personnalité de Bachar el-Assad, les méthodes brutales du régime n’ont pas changé.

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