La foule reflue d’un seul coup, en criant; un feu d’artifice vient d’exploser au milieu des émeutiers, qui se protègent le visage. C’est la panique sur le pont du 6-Octobre, au Caire, vendredi soir. Pour les uns, les supporters des Frères musulmans ont déclenché les hostilités. Ces derniers prétendent au contraire qu’ils ont été attaqués alors qu’ils défilaient pacifiquement. En trois jours, plus d’une trentaine de personnes ont perdu la vie dans des affrontements au Caire, à Alexandrie et dans le Sinaï. Ces débordements meurtriers se déroulent sur fond de transition politique difficile. Pourtant, la majorité des Egyptiens espèrent encore que la confrontation entre les Frères musulmans et leurs opposants, armée en tête, ne dégénérera pas.

Tout avait commencé dans le calme vendredi, avec l’appel à un regroupement festif place Tahrir. Les Frères musulmans voulaient rejoindre Maspero – siège de la télévision d’Etat – pour y protester contre l’éviction de Mohamed Morsi. En passant trop près des jeunes réunis sous la bannière révolutionnaire, des heurts ont éclaté, suivis d’un déferlement d’une violence inouïe: feux d’artifice transformés en armes de guerre, jets de pierre, agressions à l’arme blanche et finalement des coups de feu. Dans toute l’Egypte, les deux camps sont à couteaux tirés. Les échauffourées risquent de mettre le pays à feu et à sang.

«Ils sont incontrôlables»

Les assaillants sont rompus au lancer de cocktails Molotov et bien décidés à en découdre. «Dégagez!», hurle un colosse, torse nu, à deux journalistes. Les médias ne sont pas les bienvenus, un photographe russe est molesté, tabassé et dévalisé. La scène rompt avec l’image que les anti-Morsi tiennent à donner. Mais pour Mustapha Ashraf, un activiste, les fauteurs de trouble n’ont rien à voir avec le mouvement Tamarrod qui a défié le gouvernement de Morsi et obtenu sa chute: «Ils sont incontrôlables, ce sont des voyous. Même moi, j’ai peur sur la place Tahrir, les voleurs y sont plus nombreux que les révolutionnaires.»

Au Caire, l’armée a tardé avant d’intervenir, alors que ce seul affrontement avait déjà fait plusieurs centaines de blessés et deux morts. Et lorsque les chars ont débouché sur l’avenue, ce n’était pas pour séparer les belligérants: des émeutiers anti-Morsi avaient pris place sur les blindés. Ensemble, ils ont poursuivi les sympathisants des Frères musulmans. L’ambiance est délétère, mais Mustapha Ashraf veut y voir une phase transitoire: «L’armée et la police doivent reprendre la main et surtout, ne pas prendre parti contre les supporters des Frères, car cela pourrait attiser le conflit.» Dimanche soir, des dizaines de milliers de manifestants étaient à nouveau réunis sur la place Tahrir.