Souliers astiqués, veste jaune citron et toque sur la tête, Beitler, un fonctionnaire de 56 ans, regarde sans ciller les danseuses se déhancher sur la scène au rythme du dangdut, une musique populaire indonésienne influencée par les rythmes arabes et indiens. Pour ce dernier meeting électoral du parti Golkar, la foule est dense sur le terrain de football de Blok S, un quartier du sud de Djakarta. Peut-être 50 000 personnes, pour la grande majorité vêtues de jaune, couleur du Golkar, le parti au pouvoir pendant la plus grande partie du régime du président Suharto, entre 1967 et 1998. On ne peut pas vraiment parler de ferveur: beaucoup sont plus là pour voir les vedettes de la chanson que pour écouter les déclamations d'Akbar Tanjung, le président du parti. Mais il y a aussi les convaincus, comme Beitler, venu en famille pour manifester son soutien au parti. «Le Golkar aujourd'hui est complètement différent de celui d'avant. Ils ont beaucoup d'idées pour le succès de l'Indonésie», dit-il. Sur la scène, Akbar Tanjung, arrivé dans un hélicoptère jaune, entonne son discours. «Notre économie était plus forte il y a dix ans. Il est évident que nous pouvons faire un meilleur travail», lance-t-il alors que des militants lèvent le poing en hurlant: «Golkar, Golkar». Incontestablement, le Golkar retrouve de son lustre.

Pendant la campagne de 1999, un an après la démission de Suharto, le convoi du parti avait été bombardé de pierres pendant le meeting final dans la capitale. Plusieurs sondages estiment que le parti devrait emporter les élections générales de lundi avec une large avance sur le Parti démocratique indonésien en lutte de l'actuelle présidente Megawati Sukarnoputri. «Le Golkar est très confiant. Leur organisation reste solide. Ils ont encore leurs sources de financement et peuvent encore utiliser certains instruments de l'Etat», estime Dita Sari, leader d'un syndicat indépendant.

Riz et liasses de billets

Mais le retour de la vieille garde est loin de se limiter au seul Golkar qui, publiquement, tente de se dissocier de l'image de Suharto. Des généraux étroitement associés à Suharto, comme Wiranto, l'ancien chef des Forces armées, et Prabowo Subianto, ancien chef des Forces spéciales, mènent campagne. La propre fille de Suharto, Siti Hardijanti Rukama, surnommée Tutut, a sillonné l'archipel en distribuant des liasses de billets et des sacs de riz aux villageois tout en leur rappelant que «Suharto souhaitait que tous les Indonésiens aient une maison, puissent envoyer leurs enfants à l'école et suivre leur religion paisiblement».

La plupart des analystes estiment que c'est l'échec de la présidente Megawati à faire progresser les réformes démocratiques qui a ouvert la porte aux tenants du Nouvel Ordre, ainsi qu'a été nommée la période Suharto. «Elle a ressuscité les morts. Wiranto, Prabowo sont des zombis. A la minute où Megawati a pris le pouvoir, ils ont ressurgi, rafraîchis, le visage ravalé», dit l'analyste politique Wimar Witoelar. Megawati était apparue à partir de 1996 comme le symbole de la résistance au régime autocratique. Porté par son image de réformatrice et de championne des petites gens, son parti avait largement remporté les élections générales de 1999, Megawati avait accédé à la vice-présidence puis à la présidence. Mais cette image a commencé à s'effriter pour laisser apparaître celle d'une femme bourgeoise, peu dynamique et isolée des réalités quotidiennes des Indonésiens. «Elle est la fille de Sukarno (le premier président indonésien), mais politiquement elle est la fille de Suharto», estime Wimar Witoelar.

Si la déception par rapport à Megawati est évidente, il ne faut pourtant pas ignorer les progrès démocratiques réels qu'a connus cet archipel multiethnique de 215 millions d'habitants depuis 1998. L'Assemblée consultative populaire, autrefois simple chambre d'enregistrement, a renforcé son autorité législative et son contrôle de l'exécutif. Les militaires qui siégeaient de droit à l'Assemblée n'y ont plus de pouvoir politique formel. La presse a été libérée, même si les pressions continuent à s'exercer de manière plus discrète. En juillet prochain, le président sera élu pour la première fois au suffrage direct.

Alliance en vue

La dérive du parti de Megawati, sur la ligne de front de la Reformasi dans les années 90, est telle qu'une alliance avec le Golkar en vue des présidentielles est probable. Les deux formations mettent l'accent sur le nationalisme et s'opposent à l'islam politique; leurs plates-formes sont pratiquement similaires. Megawati apprécie le président du Golkar, Akbar Tanjung, condamné à trois ans de prison pour corruption avant que le verdict ne soit infirmé par la Cour suprême en février. «Les deux partis vont probablement faire alliance. Ils misent sur la principale faiblesse des Indonésiens: la mémoire courte. Cela va créer une nouvelle déception et peut être de nouveaux troubles», considère le politicien Mohammed Hikam.