«C'est une très bonne décision du président ukrainien», «Viktor Ianoukovitch au poste de premier ministre est une garantie de stabilité et d'unité pour l'Ukraine»: l'ambassadeur de Russie à Kiev, Viktor Tchernomyrdine, avait retrouvé le sourire hier pour commenter le dernier retournement politique en Ukraine. Traumatisé par la Révolution orange de 2004, le Kremlin peut se féliciter de voir son poulain, qu'il avait vainement soutenu à la présidentielle de 2004-2005, finalement revenir au pouvoir.

«C'est la fin du cauchemar orange, non seulement pour la Russie mais aussi pour l'Ukraine!» triomphait hier Kirill Frolov, chargé des questions ukrainiennes à l'Institut moscovite de la CEI (la communauté qui a succédé à l'URSS) et lui-même interdit de séjour en Ukraine ces derniers mois pour y avoir «propagé le séparatisme». «Il est peu probable que Ianoukovitch puisse faire baisser le prix des livraisons de gaz russe à l'Ukraine [question brûlante qui doit être bientôt renégociée, ndlr], admet cet analyste, mais la rhétorique anti-russe de ces derniers temps pourrait s'atténuer, et les relations entre nos deux pays s'améliorer.» Gleb Pavlovski, conseiller du Kremlin qui s'était beaucoup engagé dans la bataille contre les «orange», a retrouvé aussi sa bonne humeur: «Le temps semble loin maintenant quand les Etats-Unis nous menaçaient de variantes ukrainienne ou libanaise [d'imposition de régimes dit démocratiques, ndlr]. En Géorgie, en Ukraine ou au Liban, toutes ces variantes s'achèvent dans le chaos et, à Moscou, ce cauchemar «orange» fait maintenant plutôt rire.»

La «revanche» de Moscou sur la «révolution orange» est surtout «symbolique», nuance le politologue Dmitri Orechkine: «C'est surtout une victoire pour l'Ukraine et pour son unité. En Russie, beaucoup attendaient plutôt de Ianoukovitch qu'il se batte jusqu'au bout contre les «orange». Or, là, il a plutôt montré sa capacité à s'entendre avec eux. Toutes les données du système politique ukrainien ont changé, et Ianoukovitch ne sera pas en mesure de faire des gestes trop ouvertement pro-russes. Que pourrait-il offrir à la Russie pour que celle-ci lui vende son gaz moins cher?»

Pour contrer l'éloignement de l'Ukraine, certains cercles ultra-nationalistes ou «eurasistes» russes ont ouvertement plaidé ces derniers mois une «scission» de l'Ukraine, l'ouest du pays étant invité à poursuivre ses chimères d'intégration avec l'Union européenne ou l'OTAN, tandis que l'est et le sud, peuplés de russophones, seraient rattachés à la Russie. «C'est un point de vue qui était aussi pris en considération au Kremlin, souligne Dmitri Orechkine, et qui supposait plutôt d'entretenir la déstabilisation en Ukraine.» De ce point de vue, particulièrement retors, l'armistice signé entre Ianoukovitch et Iouchtchenko ne serait pas forcément une bonne nouvelle pour la Russie. Moscou continuera à veiller sur les affaires ukrainiennes de façon très intéressée.