Interview

«Le retrait américain de Syrie va accroître le risque de guerre régionale»

Principal conseiller en matière d’armes de destruction massive des secrétaires américains à la Défense Robert Gates, Chuck Hagel et Leon Panetta, Andrew Weber est très critique envers la décision de retrait prise par Donald Trump

Le Temps: Donald Trump a apparemment pris la décision du retrait tout seul…

Andrew Weber: C’est le cas. Il l’a prise contre l’avis de tous ses conseillers principaux, dont les secrétaires à la Défense et d’Etat Jim Mattis et Mike Pompeo, ainsi que le conseiller à la sécurité nationale John Bolton. Légalement, en tant que commandant en chef des armées, il est pleinement dans son droit. Mais son attitude est dangereuse. Trump agit comme un enfant qui jouerait avec des soldats de plomb. Or ce n’est pas un jeu. Les conséquences de sa décision seront importantes. On va sans doute perdre le «momentum» face au groupe Etat islamique, on sacrifie nos alliés arabes et kurdes et on laisse le champ libre à l’Iran.C’est en complète contradiction avec la politique de l’administration menée jusqu’ici pour empêcher l’Iran de jouer un rôle nuisible dans la région. On a de quoi se poser des questions: Poutine, Erdogan et Khamenei (guide suprême iranien) sont tous trois très contents de la décision de la Maison-Blanche.

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Faut-il s’inquiéter du processus de décision ayant mené au retrait?

C’est très rare qu’un président américain rejette de manière aussi cavalière l’avis des militaires. Mais on l’a vu ces derniers temps, le chef du Pentagone Jim Mattis a vu son influence sur Trump s’évanouir. On peut se demander aujour­d’hui ce qu’il va se passer. Soit le secrétaire à la Défense estime que ça suffit et il démissionne pour une question de principe, soit il décide de rester et de faire au mieux dans une situation très difficile. Les milieux proches de l’armée espèrent qu’il restera. Nous n’avons pas besoin d’un politicard à la tête du Pentagone.

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Le retrait va-t-il changer la donne dans la région?

Les Israéliens sont très inquiets de voir à l’avenir les Iraniens et leurs alliés s’implanter davantage en Syrie. Ils sont aussi préoccupés par la perte d’influence des Etats-Unis au Moyen-Orient. La décision de Donald Trump sape par ailleurs nos alliés de la coalition. Le retrait, à n’en pas douter, va créer un vide dont les forces turques vont certainement profiter. Il va accroître le risque de guerre régionale. C’est la raison pour laquelle la décision de Trump est erratique et malvenue.

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Trump avance que le groupe Etat islamique a été vaincu. Votre avis?

Des dizaines de milliers de militants de l’EI sont toujours dans la région. C’est d’autant plus inquiétant que, confrontés aux troupes d’Erdogan, les Kurdes pourraient relâcher de prison près de 3000 militants de l’EI. Le retrait maintenant n’est dans l’intérêt sécuritaire ni des Etats-Unis, ni de l’Europe. Il risque d’accroître le risque d’attentats commis par les djihadistes en Europe. Donald Trump a pris une décision politique qui fait fi de la sécurité. Mais se retirer du monde et construire une forteresse Amérique relèvent de l’idéologie du président américain. Or ce n’est pas ainsi qu’on assure la sécurité du monde au XXIe siècle. L’isolationnisme n’est pas une option.

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