C'est une page historique qui vient de se tourner mardi au Liban: un peu plus de deux mois après l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février à Beyrouth, et sous la très forte pression internationale, les derniers soldats syriens ont quitté le Pays du Cèdre au terme d'une cérémonie officielle, mettant fin à une occupation de presque trente ans de la Syrie sur son petit voisin.

Ce retrait était explicitement exigé par la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée en septembre dernier à l'initiative de Washington et de Paris. Laquelle résolution demandait en outre le désarmement des milices armées au Liban: le Hezbollah chiite et les factions palestiniennes. Ce retrait syrien, qui restaure le Liban dans sa souveraineté, ne lève pas pour autant toutes les hypothèques qui pèsent sur l'avenir du pays. Il constitue également un sérieux défi pour le régime syrien.

Damas dispose-t-il encore de moyens d'influence?

Officiellement, outre les 14 000 derniers soldats syriens, ce sont également les membres des pléthoriques services de renseignement de Damas qui ont quitté le Liban mardi. Leur célèbre QG situé à Anjar, dans la Beqaa, a été évacué hier. Celui de l'Hôtel Beau-Rivage, à Beyrouth, l'avait été à grand renfort de publicité il y a quelques semaines. Mais de source sur place, Damas a entrepris de repositionner son appareil de sécurité dans le pays en ouvrant de nouveaux bureaux dans la banlieue sud de la capitale.

Damas dispose en outre de relais à travers des partis politiques qui lui sont organiquement liés, comme le Parti socialiste national syrien (PSNS), représenté au parlement, ou le Baas libanais. La Syrie peut en outre compter sur des groupuscules violents nettement moins recommandables, à la frontière de la politique et du droit commun, pour faire passer des «messages» à ses adversaires: modérez vos revendications ou nous mettrons le Liban à feu et à sang. Les quatre bombes qui ont ensanglanté des quartiers chrétiens de Beyrouth récemment sont de ce goût-là, et le message dont elles étaient porteuses a été entendu.

Quelles conséquences pour le président Assad?

Le Liban représentait pour le régime syrien un terrain de manœuvre crucial, l'espace dans lequel il pouvait exercer sa force. Il constituait en outre une carte essentielle dans le cadre plus global du processus de paix avec Israël. La fin de sa tutelle sur le Pays du Cèdre et l'éventualité très probable, à terme, d'un accord de paix entre le Liban et l'Etat hébreu marquent le terme des ambitions régionales du régime baassiste de Damas. Cela étant, la Syrie a lâché beaucoup de lest depuis la fin des années 90, sans que la stabilité du régime en soit remise en cause.

Damas a officiellement abandonné en 1998 ses revendications historiques sur le sandjak d'Alexandrette, donné par la France mandataire à la Turquie en 1939. Damas a entrepris depuis quelques années de privatiser certains pans de son économie, notamment le secteur bancaire. Et une courte promenade dans les rues de la capitale ou d'ailleurs suffisent à se convaincre que le Baas a de facto renoncé à l'économie étatisée de type soviétique. Aujourd'hui, le furtif «printemps de Damas» de 2001, qui a suivi la mort, en 2000, du président Hafez el-Assad, donne des signes de reprises.

Plus crucial pour le fils et successeur, Bachar el-Assad, après avoir exercé une pression considérable sur lui pour qu'il lâche le Liban, la France et les Etats-Unis, mais aussi l'Egypte et l'Arabie saoudite, se soucient de sa survie politique. Le Caire et Riyad poussent quasi ouvertement Bachar el-Assad à faire le choix d'un scénario «à la libyenne», dans lequel il se débarrasserait pacifiquement de la vieille garde héritée de son père. L'heure du grand aggiornamento pourrait être proche: le congrès du parti, en juin, semble être une occasion en or pour parachever la mue du parti Baas et donner des gages à la communauté internationale. Le processus de privatisation de l'économie offre en effet au président syrien des opportunités sonnantes et trébuchantes pour négocier à l'interne comme il a su le faire à l'externe.

Comment appliquer les autres dispositions de la résolution 1559?

Depuis quelques semaines, le changement de ton est particulièrement criant de la part des ténors de l'opposition libanaise. Le leader druze Walid Joumblatt, par exemple, ne jurait que par l'application intégrale de la résolution onusienne, soit non seulement le retrait syrien, mais aussi le désarmement des milices, celui du Hezbollah, l'un des deux mouvements chiites, et celui des factions libanaises. Aujourd'hui, avec d'autres, le dirigeant druze estime que la question du désarmement du Hezbollah est du ressort des seuls Libanais, et non plus de la communauté internationale.

Le message est clair. Il s'agit de calmer l'intransigeance étrangère, en l'occurrence américaine, pour ne pas risquer de provoquer une radicalisation du mouvement chiite. En d'autres termes, toute la question est de savoir comment les différents agendas politiques, à Paris, Washington et ailleurs, vont s'accorder pour permettre aux Libanais d'élaborer les conditions d'une transition post-syrienne pacifique.