S'il existe un dossier politique sensible en Allemagne, c'est bien celui des retraites. Le pays vieillit à grande vitesse, mais le sujet reste encore tabou. Avec l'un des taux de natalité les plus bas au monde, le dossier des retraites devient pourtant de plus en plus brûlant: l'Allemagne risque en effet de ne plus compter qu'un actif pour un retraité dans trente à quarante ans.

Le chancelier Gerhard Schröder, qui est un homme avisé, sait bien qu'il doit rester extrêmement prudent sur ce dossier. Pour calmer les esprits, il a d'ailleurs répété que l'augmentation des retraites suivra l'inflation au cours des deux prochaines années. Ses projets de retraite complémentaire par capitalisation, qui doivent permettre de maintenir les taux de cotisation du régime général à moins de 20%, ne sont pas encore mûrs pour être imposés d'emblée à l'opinion publique. De plus, le chancelier cherche un consensus national en obtenant un accord de l'opposition chrétienne-démocrate (CDU). Mais jusqu'ici, les rencontres avec les responsables de la CDU n'ont pas abouti à un projet concret de refonte du système.

Réactions quasi unanimes

En proposant d'allonger l'âge de la retraire à 67 ans, le président de la Fédération des chambres de commerce et d'industrie allemande (DIHT), Hans Peter Stihl, a frappé très fort dans une Allemagne socialement conservatrice. Sa proposition a provoqué immédiatement une levée de boucliers chez les syndicats et les grandes formations politiques. «L'espérance de vie se prolonge et les gens passent davantage d'années en retraite. En même temps, le nombre de cotisants diminue. Les caisses ne pourront pas supporter cela longtemps. C'est pourquoi je propose de porter l'âge de la retraite à 67 ans», a-t-il déclaré au quotidien populaire «Bild» dans son édition de jeudi. Le président du DIHT, l'organisation patronale qui représente les petites et moyennes entreprises, avait jugé par ailleurs que les Allemands devaient au moins travailler jusqu'à 65 ans, âge légal actuellement (63 ans pour les femmes). «Cette solution permettrait d'alléger considérablement les caisses de retraite», a-t-il conclu.

En pratique, repousser l'âge de la retraite à 67 ans reviendrait à faire travailler une majorité d'Allemands sept années de plus! Plus de la moitié des Allemands prennent en effet leur retraite à 60 ans (46% chez les hommes et 55% chez les femmes). Selon les statistiques des fédérations des organismes d'assurance vieillesse, seulement 23% des hommes et 36% des femmes (chiffre 1998) travaillent effectivement jusqu'à l'âge de 65 ans. De plus, les Allemands tentent de trouver actuellement des modèles de retraite anticipée à partir de 55 ans qui permettent aux plus vieux de laisser la place aux plus jeunes. Des accords ont déjà été signés dans la chimie.

Mis à part le petit Parti libéral (FDP), qui reste politiquement faible, les réactions ont été négatives. Le Ministère du travail a immédiatement affirmé qu'une prolongation de l'âge légal de la retraite n'était «pas à l'ordre du jour». Le président de la commission parlementaire chargé de rédiger un rapport sur la situation démographique en Allemagne, Walter Link (CDU, opposition), a qualifié la proposition «d'insensée» à une époque où «les gens partent à la retraite cinq ans avant le délai légal».

Chez les syndicats, le rejet est total. «En considérant le chômage de masse et sa durabilité, ce genre de réflexion est totalement déplacé», ont estimé à l'unisson les présidents des cinq syndicats DAG (services), DPG (postes), HBV (banques et assurances), IG Medien (médias) et ÖtV (fonction publique). Même son de cloche du côté de la Fédération des syndicats allemands (DGB) qui parle de propositions totalement «inutiles et contre-productives». Pour le puissant syndicat de la métallurgie, IG Metall, dont le président, Klaus Zwickel, réclame depuis deux ans un abaissement de l'âge de la retraite à 60 ans, les propositions du DIHT resteront lettre morte. Le syndicat estime qu'une réforme des retraites doit être supportée par les employeurs et les employés. «Or, les propositions de Hans Peter Stihl ne visent que les employés.»

Une «illusion»

Les libéraux allemands, qui sont favorables à un allongement de l'âge de la retraite, ne croient pas non plus à la retraite à 67 ans. «Il serait plus judicieux de faire entrer les jeunes plus tôt sur le marché du travail», a estimé Wolfgang Gerhardt, chef du FDP (les diplômés supérieurs commencent à travailler à 28 ans en moyenne).

Le président de la Fédération des organismes d'assurance vieillesse, Walter Hirrlinger, estime lui-même que la proposition de Hans Peter Stihl est une «illusion» alors que l'Allemagne compte 3,7 millions de chômeurs. Il propose en revanche aux entreprises de faire des efforts en matière de création d'emplois pour combattre le chômage. Selon lui, les caisses de retraite pourraient ainsi encaisser 25 milliards de francs suisses supplémentaires par an.