Le jour J de la réforme des retraites est arrivé en France. Après de longs mois de négociations et de tergiversations, ponctués d'annonces parfois démenties et surtout de grèves et de mouvements sociaux divers, le projet de loi détaillant les modalités de sa réforme et son calendrier doit être présenté ce vendredi au Conseil des ministres. Que contient-il réellement? En quoi le changement qu'il engendre est-il important pour l'économie et pour la société française? Pour mieux aider à en comprendre la portée, et aussi la colère d'une partie des syndicats toujours résolus à empêcher son adoption, voici quelques données de base.

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• Nouvelles retraites, nouvelles générations

L'importance des dates est capitale. Seuls les Français nés après 1975 (qui prendront leur retraite en 2037) sont concernés par ce projet de réforme qui maintient le système par répartition (les actifs paient pour les retraités). Tous les autres continueront de percevoir leur retraite selon le système actuellement en vigueur, sans changements. Et encore, la transition sera graduelle. La génération 1975 sera «hybride», puisque 70% de sa retraite sera toujours calculé selon l'ancien système. La première génération à intégrer complètement les nouvelles dispositions – si celles-ci sont votées et définitivement adoptées à l'issue du débat parlementaire qui démarrera en février – sera celle des Français nés en 2004, supposés entrer sur le marché du travail en 2022 et prendre leur retraite en....2066!

Le changement, pour ces nouvelles générations de retraités français, portera sur trois aspects essentiels: premièrement, une grande partie des actifs seront traités de façon identique, puisque la quarantaine de régimes «spéciaux» actuellement existants (pour les cheminots, pour certaines catégories de fonctionnaires...) disparaîtront, sauf pour certaines professions (armée, police...) au profit d'un régime universel.

Deuxièmement, le calcul du montant de leur retraite ne se fera plus sur la base de trimestres de cotisations (il en faut actuellement entre 161 et 172 selon les métiers et les statuts pour obtenir une retraite pleine), mais selon le nombre de «points» acquis au cours de leur carrière (la valeur du point, qui sera fixée par l'Etat, est l'un des principaux sujets de discorde). Troisièmement, les plus démunis de ces actifs, s'ils remplissent les impératifs de cotisation, disposeront d'une retraite plancher de 1000 euros mensuels (ce qui n'est pas le cas actuellement, en particulier pour de nombreux commerçants, artisans ou agriculteurs). 

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• Nouvelles retraites, nouvelles perspectives financières

Deux arguments ont été brandis par Emmanuel Macron et par le gouvernement pour justifier cette réforme des retraites entamée en 2018, mais retardée par le mouvement des «gilets jaunes».

Le premier argument est financier: si rien ne change, le risque d'un lourd déficit est patent. A preuve: le Conseil d'orientation des retraites a déjà mis en garde contre un déficit compris entre 7,9 milliards d'euros et 17,2 milliards d'euros dès 2025, dans un pays où le déficit public approchait, en 2018, les 67 milliards d'euros! C'est pour éviter cette descente aux enfers budgétaire – compte tenu de la baisse des naissances et de l'allongement de la durée de vie – que le premier ministre Edouard Philippe défendait l'introduction d'un «âge pivot» à 64 ans à partir de 2027, nouveau seuil proposé pour obtenir une retraite pleine sans toucher à l'âge légal de départ de 62 ans.

Cette mesure a été retirée sous la pression de la rue et du syndicat réformiste CFDT. Les partenaires sociaux, qui se retrouveront dès février pour une conférence sur le financement de la réforme, vont donc devoir innover. Car, sinon, l'Etat a prévenu qu'il réintroduirait des mesures d'ajustement. 

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Le deuxième argument est économique. Emmanuel Macron avait promis durant sa campagne d'abroger les régimes spéciaux à la fois pour des raisons d'égalité entre Français, mais aussi pour accroître la flexibilité du marché du travail dans les secteurs concernés (rail, services publics, entreprises para-publiques...). Il est clair aussi que le gouvernement, avec cette réforme, veut inciter les Français à préparer autrement leur retraite. Le mot «capitalisation» est tabou en France, tout comme les «fonds de pension». Mais dans la réalité, beaucoup de Français ont pourtant des retraites «complémentaires», souscrites auprès d'assurances. Cette réforme veut ouvrir ces perspectives. 

• Nouvelles retraites, nouvelle France

L'agitation sociale – qui devrait de nouveau être illustrée par des grèves ce vendredi – a masqué le projet présidentiel: poser, à travers cette réforme des retraites, la question des équilibres à long terme, de l'égalité entre les catégories sociales (pour en finir avec une fonction publique selon lui trop protégée et trop renfermée sur elle-même), de l'égalité hommes-femmes (ces dernières y gagneront) et des réalités de l'emploi de demain (avec des carrières de plus en plus hachées, une mobilité sociale accrue, des interruptions...). 

Le problème est que ce réalisme démographique et économique est perçu par les actifs actuels, en France, comme une précarisation. La candidate déclarée du Rassemblement national Marine Le Pen a d'ailleurs promis d'abroger cette réforme si elle est élue en 2022, tant elle estime «parfait» l'actuel système français.

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Autre problème: le symbole de l'âge légal de départ à la retraite de 62 ans. Sous son quinquennat, Nicolas Sarkozy était passé de 60 à 62, tout en favorisant, dans le secteur privé, le travail jusqu'à 67 ans. Emmanuel Macron, en refusant d'inscrire l'allongement de la durée de cotisation jusqu'à 64 ans dans son programme présidentiel, s'est montré ambigu. Résultat: son introduction, en cours de discussion, a failli faire exploser le projet en vol. Conscient de l'enjeu sociétal de cette réforme, le président n'a d'ailleurs pas exclu, in fine, de la soumettre à référendum. 

Calendrier

11 décembre 2019: discours d'Edouard Philippe détaillant la première version de la réforme

15 janvier: retrait de l'âge «pivot» de 64 ans

24 janvier: présentation de la réforme au Conseil des ministres

17 février: ouverture du débat à l'Assemblée nationale

Février: ouverture simultanée de la conférence sur le financement réunissant patronat et syndicats

Avril: débat au Sénat

Juillet: vote attendu sur la réforme des retraites