Cela devait arriver. Depuis que la vidéo en direct s’est démocratisée sur Internet avec l’application Periscope, les polices occidentales savaient que des groupes terroristes allaient l’adopter tôt ou tard pour donner un impact supérieur à certaines de leurs actions. Leur prédiction s’est réalisée dans la nuit de lundi à mardi avec la diffusion du double meurtre de Magnanville sur la toile au moyen de la toute nouvelle fonction Facebook Live. Une étape importante dans la déjà longue histoire de la propagande djihadiste.

«Le partage de telles images sur un réseau social crée une puissante onde de choc, commente Stéphane Koch, spécialiste en gestion stratégique de l’information. Ce procédé diffuse le trauma de manière beaucoup plus émotionnelle que le canal des médias traditionnels. Et en cela, il sert de manière particulièrement efficace l’objectif de répandre la terreur. Cela dit, la scène n’a été vue en direct que par peu de monde, un étroit cercle d’amis sur Facebook, ce qui en réduit sensiblement la portée.»

La méthode n’avait pas pour seul objectif de semer l’effroi auprès des témoins directs des homicides cependant. Elle devait permettre à l’Etat islamique de revendiquer aussitôt le double crime et donc de lui donner tout de suite la dimension d’un attentat, assure Olivier Toscer, réalisateur du documentaire «Djihad 2.0». «L’organisation a compris avec le temps que plus vite elle reconnaissait ce genre d’opérations, plus grand était leur impact, explique le cinéaste. Raison pour laquelle elle invite aujourd’hui ses partisans à lui envoyer immédiatement des preuves de leurs actes.» Des images de Periscope ou de Facebook Live représentent dans cette perspective des moyens parfaits.

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La diffusion en direct d’images vidéo présente un autre avantage pour l’Etat islamique, poursuit Olivier Toscer. Les candidats aux attentats sont parfaitement conscients qu’ils courent à une mort quasi certaine. Ils redoutent dès lors que leurs gestes ne soient pas considérés à leur «juste valeur», que leurs opérations passent pour de vulgaires crimes de droit commun au lieu d’être compris comme des actes de djihad. L’usage de Periscope ou de Facebook Live renforce leur motivation en leur garantissant que leurs motivations seront connues d’un large public et reconnues par leur camp.

Les forces de l’ordre du monde entier se demandent aujourd’hui comment contrer une telle pratique. L’entreprise Facebook utilise des algorithmes pour écarter de ses pages certains contenus inappropriés comme les photos pornographiques. Mais elle n’en possède pas d’assez sophistiqués pour repérer, par exemple, une scène de violence. Dans ce genre de cas, elle compte sur la vigilance de ses utilisateurs pour l’avertir et permettre à ses surveillants de sévir. Ce qui prend toujours du temps: plusieurs heures, par exemple, dans le cas des homicides de Magnanville.

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«Nous vivons une époque charnière, commente Blaise Reymondin, spécialiste indépendant en réseaux sociaux. De nouveaux outils apparaissent à un rythme trop soutenu pour nous permettre d’en garder toujours le contrôle. Mais la mise au point d’algorithmes plus performants, capables de repérer des scènes de violence, n’est qu’une question de temps. Les techniques de reconnaissance de la parole et des formes existent déjà. Il s’agit maintenant de les perfectionner pour leur permettre de décrypter non plus seulement des photos mais aussi des images mouvantes de scènes complexes tournées dans des conditions difficiles.»

La bataille promet d’être longue. Les terroristes désireux de diffuser des films sur les réseaux sociaux ne manqueront pas, pour leur part, de rendre la détection de leurs images de plus en plus ardue. En jouant sur la lumière ou le cadrage. En utilisant des mots ambigus. En procédant par allusion. Bref en multipliant les messages subtils que les programmes informatiques auront plus de mal à reconnaître que les êtres humains.

Les méthodes de diffusion sont aussi susceptibles de se perfectionner. «Le drame de Magnanville n’a été suivi en direct que par 80 à 90 personnes, avance Olivier Toscer. Mais un prochain attentat pourrait bénéficier d’une audience bien plus large si un compte beaucoup plus connu est piraté. Et puis, les images peuvent aussi être téléchargées et reproduites en différé sur d’autres pages. Je ne serais d’ailleurs pas étonné que l’Etat islamique ait enregistré celles de ce début de semaine et qu’il les ressorte plus ou moins retravaillées avant longtemps.»