«Dabord, jai raccroché le téléphone, croyant que des gens mal intentionnés jouaient avec moi.» Assis en tailleur dans sa petite maison d’un quartier simple de Séoul, Seok Tae-soon, 74 ans, a la gorge nouée lorsqu’il se souvient du jour où il a appris que son grand frère tué lors de la guerre de Corée était toujours en vie. Et depuis ce coup de fil de la Croix Rouge, en 2007, ce sapeur-pompier à la retraite ne vit plus que pour une chose: rencontrer, avant qu’il ne soit trop tard, son frère de 79 ans qui a refait, contraint et forcé, sa vie de l’autre côté du 38e parallèle. Ce lundi, son vœu devait être exaucé, mettant fin à 59 ans de séparation imposée par l’histoire. Sur les hauteurs du Mont Kumgang, qui domine la côte orientale de la péninsule, les deux frères se retrouveront pour quelques heures.

130 000 demandes

Seok est un privilégié: il fait partie de la centaine de Sud-Coréens sélectionnée par la Croix-Rouge qui retrouvent brièvement depuis samedi et jusqu'au 1er octobre leurs parents séparés par le rideau de fer qui divise la péninsule depuis 1953. Il s’agit de la première réunion interfamiliale depuis 2007, signe d’un réchauffement timide des relations entre Pyongyang et Séoul qui sont au plus bas depuis l’arrive au pouvoir du président sud-coréen Lee Myung-bak, l’an passé. Une lueur d’espérance ténue pour les 130 000 Sud-Coréens qui ont fait une demande d’entrevue depuis 1988. Depuis, un tiers sont décédés et beaucoup ont perdu espoir ou patience.

Jeon Hyang-ja, elle, na pas essayé de retrouver son père, disparu en 1948 lorsqu’elle avait trois ans, par crainte de mettre en péril la vie de ce dernier vivant sous la dictature. Mais début septembre tout a basculé: la Croix-Rouge l’a informé que ce vieillard de 92 ans ne l’avait pas oublié et voulait la revoir. Depuis, cette grand-mère prépare avec méthode et émotion ses brèves retrouvailles: dans le salon de son petit appartement séoulite, les paquets de médicaments, brosses à dents ou sous vêtement molletonnés s’accumulent en tas. Des produits qui valent de l’or dans le royaume ermite où la pénurie fait rage. «En achetant ces cadeaux je me suis rendue compte que je ne savais rien de lui, ni ses goûts, ni même sa taille», explique Jeon, les larmes aux yeux.

Offensive de charme

Seok, a lui aussi prévu une cargaison de victuailles dont 30 kilos de sucre. «Si mon frère en a trop il pourra les distribuer.» Les règles fixées par la dictature avant la rencontre sont strictes: pas de produit de luxe, pas de livre. Il lui a préparé un album de photo récapitulant la vie de sa famille et notamment les funérailles de leur père, à Daegu, leur ville natale. Cest là que l’offensive de l’armée nord-coréenne avait surpris le jeune homme de 20 ans, en août 1950. «Si je croise mon frère dans la rue, je ne le reconnaîtrais pas mais là je pense que ça ira», explique le retraité. Sans doute, puisque les retrouvailles se tiendront sous haute surveillance.

Car sur le Mont Kumgang, la méfiance plane toujours malgré la fragile détente qui s’installe depuis le mois d’août entre le Nord et le Sud. En juillet 2008, un soldat nord-coréen y abattait à l’aube une touriste du sud, accusée d’espionnage. Un drame qui faisait basculer brutalement dans le rouge les relations intercoréennes déjà au plus mal suite l’élection du pro américain Lee Myung-bak. Un durcissement qui a mis à mal les fragiles liens humains tissés au début des années 2000 lors du rapprochement historique entre les deux républiques ennemies. Mais depuis la visite de Bill Clinton à Pyongyang, début août, Kim Jong- il a changé de pied et lancé une offensive de charme. Au point de proposer la reprise des réunions familiales et le retour des touristes. Avec l’espoir d’obtenir une aide financière et négocier en position de force sur le dossier nucléaire.

Rencontre sans lendemain

Des considérations politiques qui dépassent les destins de Seok et Jeon qui savent que les retrouvailles seront sans lendemain. «Cette rencontre sera la première et la dernière», explique la femme de 62 ans qui a perdu espoir de voir un jour la réunification de la péninsule. Seok, rêve de pouvoir au moins établir un lien téléphonique. Un songe hors de portée alors que la dictature n’autorise même pas l’échange de courrier.