«Qu'ils aillent donc négocier avec Ben Laden!» Voilà ce qu'a suggéré dimanche le président Vladimir Poutine «à ceux qui, suivant cette tradition européenne de pactiser avec les bandits, nous demandent de négocier avec des assassins», autrement dit les leaders tchétchènes. Cette sentence, prononcée à la veille du sommet russo-européen de Bruxelles, montre bien l'abîme qui s'est installé entre Moscou et les Quinze. Même si, sur l'autre grande source de bisbille – le statut de l'enclave de Kaliningrad –, un accord pourrait être signé ce lundi.

Chacun des deux camps prétend d'ailleurs que c'est l'autre qui a cédé. L'Union européenne affirme que la Russie s'est «résignée à l'idée d'un visa» pour les citoyens de Kaliningrad devant se rendre en Russie et traverser pour ce faire la Lituanie prochainement européenne. Mais ce visa n'en sera pas vraiment un, estime Nikolaï Toulaiev, représentant de Kaliningrad au Conseil de la fédération (Chambre haute), pour qui la «Russie a ainsi atteint son but». Le compromis trouvé ne parle en effet pas de «visa» mais de «document de voyage simplifié». Les Russes recevront à la frontière lituanienne un tel document qui leur sera retiré à la sortie du territoire. Ce qui n'empêchera pas aujourd'hui à Bruxelles le mouvement des jeunes poutiniens, «Ceux qui vont ensemble», d'organiser une manifestation de protestation réunissant des étudiants mais aussi des vétérans de guerre de Kaliningrad sous le slogan: «Nous avons libéré l'Europe des camps de concentration, ce n'est pas pour vivre aujourd'hui dans une réserve.»

Affaire Zakaïev

Reste donc l'écueil tchétchène. Les Quinze réaffirment qu'il ne peut y avoir de solutions que négociées et Vladimir Poutine accuse l'ex-président Maskhadov – le plus modéré des leaders tchétchènes – de tous les crimes de la terre. La terrible affaire des otages de Moscou n'a fait qu'accroître le malentendu. Les Danois ont arrêté le bras droit de Maskhadov, Akhmed Zakaïev, mais ne l'extraderont probablement pas. Et la tenue d'un congrès tchétchène à Copenhague voici dix jours a été ressentie comme une insulte par les Russes, obligeant l'Union à déplacer à Bruxelles un sommet initialement prévu dans la capitale danoise. Et si le Kremlin a bien reçu les félicitations des chancelleries européennes pour la façon musclée dont a été résolue la crise des otages, les réactions négatives des médias et des intellectuels européens ont irrité les Russes. A tel point qu'au lendemain de l'assaut le quotidien Nezavissimaïa Gazeta avait pu titrer: «Jamais nous n'avons été aussi loin de l'Europe et jamais aussi près des Etats-Unis». Car George Bush, désireux de dorloter Poutine pour le faire fléchir sur la question irakienne, n'a pas mégoté son enthousiasme et les Américains jugent désormais Maskhadov infréquentable. Comme l'explique le sociologue Boris Kagarlitski, «plus les autorités russes se couvrent de sang et de saleté dans le Caucase, moins elles seront à même de mener une politique étrangère indépendante. Ceux qui critiquent aujourd'hui une attaque contre l'Irak sont d'abord les Européens modérés et les leaders arabes, deux groupes également opposés à la guerre en Tchétchénie.»

Les hommes du Kremlin l'ont répété à l'envi ces derniers jours: seuls la Russie et les Etats-Unis luttent réellement contre le terrorisme, les Européens étant qualifiés au mieux de complices inconscients. «Le problème, explique le politologue Alexei Makarkine, c'est que chacune des parties voudrait voir l'autre changer. Les Russes estiment que la conception européenne du droit international doit être revue à la lumière de la lutte contre le terrorisme, et l'Europe, où ce thème n'est pas prioritaire, attend de la Russie qu'elle fasse la preuve de son identité européenne.»