Dans sa lutte contre les séparatistes du Tigré, l’Ethiopie s’est trouvé un allié inattendu: l’Erythrée, pourtant son ancien ennemi juré à qui elle avait livré une guerre sans merci de 1998 à 2000. Les indices de l’implication militaire du voisin érythréen au Tigré s’accumulent et font craindre une extension du conflit, alors que l’Ethiopie assure qu’il s’agit d’une affaire interne.

La semaine dernière, plusieurs membres d’une mission des Nations unies chargée d’évaluer la sécurité au Tigré afin d’acheminer l’aide humanitaire ont aperçu des soldats en uniforme érythréen à différents endroits du Tigré, a révélé mardi l’agence de presse Bloomberg. Le même jour, des diplomates confiaient à l’agence Reuters que les Etats-Unis, se basant sur des images satellites et des témoignages au Tigré, n’avaient «plus de doute» sur l’implication militaire de l’Erythrée, malgré les dénégations des deux capitales.

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Depuis le début de l’offensive éthiopienne le 4 novembre, les dirigeants du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), en guerre contre le gouvernement d’Addis-Abeba, dénoncent les attaques depuis l’Erythrée. Ils ont ainsi bombardé à deux reprises le territoire érythréen, notamment une base désignée comme servant à ces actions militaires.

Les combats continuent

Le TPLF serait ainsi pris en tenailles par, d’un côté, les forces éthiopiennes et, de l’autre, l’armée érythréenne. Fin novembre, les dirigeants du Tigré ont évacué Mekele, la capitale du Tigré, pour mener la rébellion depuis les montagnes de la région. L’une des rares certitudes est que cette guerre à huis clos est loin d’être terminée, malgré les déclarations triomphalistes du premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, Prix Nobel de la paix en 2019 pour son rapprochement spectaculaire avec l’Erythrée.

Le conflit au Tigré est au contraire «hors de contrôle», a mis en garde la haut-commissaire aux droits de l’homme, mercredi à Genève. La Chilienne Michelle Bachelet a réclamé l’envoi d’observateurs indépendants pour vérifier les allégations de massacres rapportés par certains des 50 000 réfugiés tigréens qui ont fui au Soudan. Un appel aussitôt rejeté par l’Ethiopie, qui a déclaré ne pas avoir besoin de «baby-sitting».

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Les inquiétudes sont particulièrement vives concernant le sort de près de 100 000 réfugiés érythréens, hébergés depuis des années dans quatre camps au Tigré. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) n’a plus aucune nouvelle de ces gens depuis le début de l’offensive éthiopienne et il n’a plus pu les ravitailler. Les Nations unies n’ont toujours pas accès au Tigré, malgré un accord avec l’Ethiopie la semaine dernière.

«En grand danger»

«Si des forces érythréennes sont entrées au Tigré et ont eu accès aux camps de réfugiés, alors les réfugiés érythréens sont en grand danger, alerte Veronica Almedom, codirectrice de l’ONG Information Forum for Eritrea. Beaucoup d’entre eux ont justement fui leur pays pour échapper à ce régime totalitaire où aucune garantie légale n’existe pour protéger les individus contre les nombreux abus de pouvoir des forces de l’ordre, y compris ceux commis dans le cadre du travail forcé.»

Depuis le début des années 2000, un demi-million de personnes, sur une population estimée à 6 millions d’habitants, ont fui la dictature érythréenne, selon les chiffres du HCR à la fin 2019. L’an dernier, en Suisse, l’Erythrée était toujours le premier pays de provenance des requérants d’asile.

Le Tigré est ainsi l’une des principales portes de sortie pour les personnes fuyant l’Erythrée. «De part et d’autre de la frontière, les habitants parlent la même langue. Ceux qui en ont le courage et les moyens poursuivent vers le Soudan, puis remontent vers la Libye avant de tenter la traversée de la Méditerranée», détaille Veronica Almedom, elle-même d’origine érythréenne.

«Secret de Polichinelle»

«La présence de l’armée érythréenne au Tigré est un secret de Polichinelle», estime Gérard Prunier, ancien chercheur au CNRS et consultant international sur la Corne de l’Afrique. Selon lui, le président Isaias Afwerki, qui tient l’Erythrée d’une main de fer depuis son indépendance arrachée à l’Ethiopie en 1993, agit à la fois par «appât du gain» et par «vengeance». «Les Erythréens sont en train de piller le Tigré», relate Gérard Prunier. La région est favorisée, car, jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed, les Tigréens détenaient tous les leviers du pouvoir à Addis-Abeba. Ils ont progressivement été écartés, engageant un bras de fer avec le gouvernement fédéral.

Après avoir fait la paix, le jeune premier ministre Abiy Ahmed et Isaias Afwerki, 74 ans, ont le même ennemi: le TPLF, qui formait l’épine dorsale de l’armée éthiopienne au moment de la guerre frontalière contre l’Erythrée. «Abiy Ahmed pense avoir fait un bon calcul, mais il risque de précipiter la désintégration de l’Ethiopie», poursuit Gérard Prunier. «Le premier ministre ne pouvait rester les bras croisés face à la tentative de sécession du TPLF. Cette opération militaire est un passage obligé. C’est l’avis de l’immense majorité des Ethiopiens et de la diaspora», estime pour sa part Menbere Fikade Favre, fondatrice de l’association de la diaspora éthiopienne en Suisse.