Dans le souterrain éclairé de néons qui sert de dépôt au Musée historique d’Olten, un grandiloquent buste de plâtre attire l’attention. Il figure un homme barbu coiffé d’un couvre-chef turc, drapé à la façon d’un prince antique, qui regarde au loin, un faible sourire aux lèvres. Cette œuvre oubliée est, dans sa ville natale, le seul monument célébrant Werner Munzinger, explorateur de l’Ethiopie dans les années 1850 avant de devenir l’un des hommes les plus puissants d’Afrique orientale.

La région n’était pas totalement ignorée des Européens. Au XVIIIe siècle, l’Ecossais James Bruce avait pris contact avec l’empereur d’Abyssinie. Le Suisse Johann Ludwig Burck­hardt avait ensuite exploré le pourtour de la mer Rouge, découvrant les ruines de Petra et pénétrant clandestinement dans La Mecque. Mais l’immensité du plateau abyssin restait terra incognita, notamment les marches bordant le Soudan et l’actuelle Erythrée.

«Munzinger a été le premier à s’intéresser aux périphéries, à s’y installer, à écrire à leur sujet, et en ce sens c’est un pionnier extraordinaire», relève Wolbert Smidt, un universitaire allemand qui enseigne aujourd’hui à Mekelle, en Ethiopie.

Plus remarquable encore: à l’aube de l’ère coloniale, juste avant le grand dépeçage de l’Afrique par les puissances européennes, ce Soleurois aux traits léonins fut l’artisan d’un premier contact éclairé et respectueux entre l’Occident et certains des peuples les plus énigmatiques du continent noir.

Né en 1832 dans une famille de notables libéraux qui donnera de grands musiciens, des officiers et des juristes, Werner est le fils de Josef Munzinger, conseiller fédéral, père du franc suisse et géniteur, avec quelques autres, de la Confédération moderne. Il en hérite la réputation de bourreau de travail. Son père, mort en 1855, s’était littéralement tué à la tâche (lire LT du 09.07.2007). Lui rivalisera avec son frère Walther, alors qu’ils sont étudiants, pour travailler trois jours d’affilée, jusqu’à épuisement complet.

A Paris, il apprend l’arabe, l’hébreu, le turc. En 1852, il part pour Alexandrie, où il s’engage dans une maison de commerce. Mais le but de sa vie est ailleurs: comprendre l’histoire de l’humanité à travers la généalogie des langues. Ainsi, écrira-t-il plus tard, «l’histoire du monde sera établie sur sa véritable base. Nous espérons que le rapprochement des langues nous permettra une fois de nous représenter tous les hommes comme frères».

En 1854, Werner Munzinger s’établit à Massawa, port commerçant niché dans une baie montagneuse de ce qui deviendra l’Erythrée. Il fait chaud, les communications sont difficiles – le canal de Suez n’est pas encore construit –, le courrier met des mois à arriver. Les rares Européens tombent comme des mouches sous le soleil équatorial.

Mais le jeune homme s’éprend immédiatement du pays, surtout des hautes terres de l’intérieur, une «Suisse africaine […] dont les sommets n’ont à envier à nos reines des Alpes que la neige éternelle».

C’est aussi une terre de vents et de brumes, coupée de gorges sauvages, où des vendettas implacables font couler le sang. Mais l’approche à la fois scientifique et humaine de Werner Munzinger y fait merveille. A Keren, agglomération de huttes qui sert de capitale au peuple bilén, il prend femme et de ce fait «devient indigène», note Wolbert Smidt. «Il a une approche très personnelle envers les gens, il devient leur ami. On ne sent pas chez lui de distance arrogante, et cette attitude contraste avec celle d’autres Européens. Il n’est pas venu comme un roi blanc.»

Werner Munzinger est conscient de cette différence. A l’inverse du Français ou de l’Anglais, qui se croient protégés par leurs puissantes flottes, le Suisse sait se comporter modestement. «Ne pas se courber devant l’arrogance, être affable envers le plus petit, voilà ce que la République lui a appris, écrira-t-il plus tard. Que personne ne doute que ces qualités soient reconnues même chez le peuple le moins civilisé, et commandent son estime.» «Missindjer», comme l’appellent les locaux, devient une sorte de juge de paix, arbitre et médiateur de conflits. C’est le prélude à une carrière flamboyante, qui le conduira au sommet du pouvoir, avant une fin terrible.

Mais, à la fin des années 1850, Werner Munzinger n’est encore qu’un savant qui vit de petit commerce et lutte pour se faire une notoriété. «C’est un travail pénible que d’apprendre une langue sans littérature, sans avenir, de la bouche d’un indigène qui n’a aucune notion grammaticale», note-t-il à propos de ses recherches linguistiques. Ses études sur les Bilén aristocrates ou les Kunama égalitaires sont si précises qu’elles servent encore aujourd’hui aux chercheurs.

Ces petits peuples le stupéfient par la richesse de leurs langues et de leurs traditions, mais aussi par leur absence de religiosité: les Bilén sont vaguement chrétiens, les Kunama n’ont aucun dieu, le culte et la prière sont le «dernier souci des enfants du pays». Lorsqu’une jeune fille meurt, on lui rend hommage par un chant: «La gazelle se rafraîchit dans la rosée du matin, et se repaît d’air de la montagne.» Si un homme est assassiné, ses parents boivent son sang et se vengent en coupant tête, pieds et mains du meurtrier ou d’un membre de sa famille. Pour confondre un parjure, on sacrifie un chevreau devant une église en lui demandant: «Veux-tu de la sorte être jeté aux hyènes, si tu mens?»

En 1861, c’est la consécration: Werner Munzinger part avec une expédition allemande chargée de reconnaître l’intérieur de l’Abyssinie. Fait exceptionnel, l’Assemblée fédérale lui octroie un subside de 5000 francs. Le Soleurois voyagera jusqu’au cœur du Soudan pour élucider la disparition de l’explorateur allemand Eduard Vogel, dont on est sans nouvelles depuis cinq ans.

Dans son rapport au Conseil fédéral, remis en 1863, Werner Mun­zinger révèle que Vogel a été assassiné par un chef local qui voulait lui voler son cheval. En Afrique, écrit-il, «l’homme haut placé attend de son subordonné des présents par lesquels celui-ci achète son existence». Qu’un étranger comme Vogel refuse le cadeau attendu, et «la cupidité se change en orgueil blessé. […] La cupidité voulait son cheval, la susceptibilité froissée en veut à sa vie.»

Héritier des Lumières, Munzinger jette un regard indigné sur ce Soudan qui présente toutes les tares de l’ancien temps: immobilisme croupissant, despotisme, esclavage, ignorance. «L’islam a desséché et rendu stérile le sol où il règne», estime le Suisse, qui fait écho à une critique fréquente chez ses contemporains.

Dans ses lettres de Keren, il laisse transparaître un spleen qu’on retrouvera plus tard chez Rimbaud, devenu lui aussi explorateur en Abyssinie. Il s’ennuie, mange de la mauvaise viande de chèvre, fait jouer et rejouer sa boîte à musique, boit de l’hydromel, regrette sa solitude…

Mais ces instants d’abattement ne sont qu’une parenthèse. En 1864, il devient consul de France, puis de Grande-Bretagne à Massawa. Londres en fait une sorte d’agent de renseignement, négociateur et éclaireur chargé de guider une expédition contre l’empereur d’Abyssinie, Téwodros II, qui retient en otage des dizaines d’Européens. En 1868, il guide 16 000 soldats, 45 éléphants et quelque 20 000 bêtes de trait à travers les défilés éthiopiens, jusqu’à la forteresse de Magdala, à 3600 mètres d’altitude. Assiégé, Téwodros II se donne la mort, le Suisse devient un héros connu dans toute l’Europe.

L’Angleterre lui témoigne peu de reconnaissance, mais ses ambitions n’en sont que décuplées. L’Egypte, nation semi-coloniale qui étend son influence dans la région, le nomme gouverneur de Massawa puis, en 1873, «gouverneur général de la mer Rouge et du Soudan oriental». A 41 ans, il règne sur deux millions d’hommes et, sans doute, sur le plus vaste territoire qu’un Suisse ait jamais administré.

Sous sa férule, la province se modernise. Routes et forts surgissent, l’esclavage est combattu, les vendettas sont réprimées. Il veut recruter des centaines de paysans suisses pour mettre en valeur les terres. «Il a introduit le coton, le télégraphe, l’agriculture, indique Wolbert Smidt. Politiquement, il a préparé l’annexion par les Italiens [qui s’empareront de l’Erythrée en 1889]. Il a préparé les gens à entrer dans un cadre politique, avec un gouvernement qui règle les grandes affaires de la société, alors qu’avant les peuples de la région étaient complètement autonomes.»

Ce rôle historique lui vaut des ennemis. En 1869, le sicaire d’un baronnet local manque de le tuer: «J’allais passer une petite montagne à à peu près quatre lieues de distance de Keren lorsque j’ai reçu sans voir personne la balle et le plomb d’un fusil à deux coups dans le côté droit, raconte-t-il dans une lettre écrite en français. Heureusement que j’ai été assez fort pour encourager ma femme et je remontais à cheval. […] La balle qui est entrée par la faisse droite [sic] est allé frappé [sic] par l’anus sur la selle.»

Il survit à cette blessure et on lui promet une longue vie, tant sa constitution semble robuste. Mais, en 1875, Le Caire lui ordonne de soumettre de nouveaux territoires au sud de l’Abyssinie. «Le gouvernement égyptien m’envoie là-bas pour me faire tuer, écrit-il à un évêque français, et moi-même je ne crois pas que je reviendrai.»

Avec 350 hommes et deux canons, Werner Munzinger se glisse en territoire abyssin. Sur les rives du lac Afambo, il est accueilli par un chef local mais, en pleine nuit, ce dernier attaque son campement par traîtrise, avec des centaines de guerriers Danakil. Le Suisse et sa femme succombent, percés de coups de lance et de sabre. Le sort réservé à sa dépouille a été narré bien plus tard par l’explorateur britannique Wilfred Thesiger: «Les Danakil avaient pour coutume de castrer tout homme ou jeune garçon tué ou blessé de leurs mains, enlevant à la fois le pénis et le scrotum.»

Le rêve inachevé de l’explorateur soleurois fera une dernière victime, son fils, né de sa seconde femme – Werner Munzinger était devenu bigame, un usage répandu chez les Bilén. Rebaptisé Josef, comme son grand-père conseiller fédéral, et adopté par sa famille d’Olten, il est mort de la tuberculose à 21 ans, en 1897, à Montreux, rongé par le climat froid et humide de sa nouvelle patrie.