Etre réélu sans vraiment combattre, en jouant sur la faiblesse de l'adversaire et sur des tactiques de communication éprouvées, éviter d'aborder les débats de fond qui pourraient froisser l'électorat: c'est ainsi que Tony Blair espérait passer le printemps, pour reconduire sans trop de problèmes sa majorité parlementaire début mai, la date avancée le plus souvent pour la tenue d'élections anticipées.

Mais depuis la semaine dernière, le rêve tranquille du premier ministre britannique s'éloigne. La faute à son plus fidèle allié, Peter Mandelson, tacticien (spin doctor) en chef. Ministre pour l'Irlande du Nord, mais surtout éminence grise du New Labour, l'élégant ami des riches et des puissants a dû démissionner, mercredi, pour la deuxième fois du gouvernement pour avoir caché la vérité au sujet de son implication dans la demande de passeport britannique d'un magnat indien à la réputation sulfureuse (Le Temps du 25 janvier). Un deuxième membre du gouvernement, le secrétaire d'Etat pour l'Europe Keith Vaz, lui-même d'origine indienne, est aussi pris dans la tourmente, qui tourne au règlement de comptes entre les aides de camp de Tony Blair et Peter Mandelson lui-même.

Embarrassante en elle-même, l'affaire réveille surtout les divisions qui risquent de miner le sommet de l'édifice travailliste: Mandelson, un proeuropéen convaincu, était le contrepoids au puissant Gordon Brown, chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances), dont l'ambition d'accéder au poste suprême ne s'est pas éteinte. Or, celui-ci presse de plus en plus Tony Blair pour obtenir que le gouvernement fixe des «tests» économiques avant de décider de la tenue d'un référendum sur l'entrée du royaume dans la monnaie unique. L'entourage du premier ministre estime qu'un vote populaire devrait se tenir dans la première moitié de 2002, mais il craint que Gordon Brown ne fasse tout pour retarder cette échéance, en multipliant les exigences de convergence entre la zone euro et l'économie britannique.

Cette lutte souterraine pourrait obliger Tony Blair à sortir du bois où il se réfugie depuis plusieurs mois pour défendre des positions proeuropéennes, au risque de froisser la sensibilité insulaire d'une grande partie de l'électorat, et de fournir du grain à moudre aux conservateurs, qui malgré leur pugnacité traînent encore loin derrière dans les sondages (entre 10 et 20% de retard). L'aversion à parler trop clairement de l'Europe est telle qu'on avait instamment prié la semaine dernière le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, de ne pas trop évoquer, lors de son passage à Londres où il était honoré pour sa contribution au dialogue anglo-germanique, son fameux discours «provocateur» sur la nécessité d'une Europe intégrée et fédérale…

La nouvelle administration américaine, par l'antagonisme politique qu'elle apporte, va aussi obliger Tony Blair à davantage marquer ses positions. Comme l'écrit l'éditorialiste politique du Guardian (centre gauche), Andrew Rawnsley, «Amérique ou Europe, Tony, tu dois choisir.»

Prostré dans sa posture de chef d'un gouvernement qui n'entre pas dans les jeux politiciens – une tactique soigneusement empruntée à l'ami Clinton, comme l'a révélé une fuite –, Tony Blair vient de refuser de confirmer la date des élections anticipées, après avoir décliné une invitation à participer à un futur débat télévisé réunissant les trois grands leaders politiques du pays, lui-même, son challenger conservateur William Hague et le libéral-démocrate Charles Kennedy. Prétexte: ce n'est pas une tradition britannique. «Une vraie poule mouillée», a lâché William Hague. Le volatile perd de son charisme: un récent sondage montrait que 45% des personnes interrogées trouvent leur chef du gouvernement «arrogant et déconnecté des préoccupations de la population», seuls 41% des sondés le jugeant au contraire «à l'écoute du peuple».

Pendant ce temps, les principaux thèmes de la campagne se dessinent déjà clairement: l'éducation, les transports, la santé et la criminalité, avec en filigrane la politique fiscale. Les tories (conservateurs) ont placé leurs premières banderilles. «Vous avez payé les impôts, alors où sont les trains?», dit une de leurs affiches. Les travaillistes devront se méfier du désamour de leurs propres troupes: si un cinquième de leurs électeurs de 1997 boude les urnes, ils perdraient 60 sièges automatiquement. Tony Blair devra se résoudre à faire campagne.