On connaissait «César», le photographe de la police militaire syrienne, qui a fait défection en 2013, en emportant avec lui les clichés de milliers de cadavres, ceux de Syriens décédés dans les geôles du régime Assad. Son histoire a été retracée par la journaliste Garance Le Caisne dans un livre-entretien (Opération César, Stock, 240 pages, 18 euros). On connaît désormais le nom et l’histoire de certains de ces prisonniers, dont lui et ses collègues étaient chargés de tirer le portrait après leur mort.

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Dans un rapport de 90 pages rendu public mercredi à Moscou, l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) fournit l’identité de huit de ces victimes, retrace leur arrestation et leur parcours carcéral et pointe les causes de leur trépas: la faim, la maladie ou la torture.

Dans une interview donnée le 20 janvier 2015 au magazine américain Foreign Affairs, le président syrien, Bachar el-Assad, avait émis des doutes sur l’authenticité du dossier César. «N’importe qui peut apporter des photos et dire qu’il s’agit de torture, avait-il déclaré. Ce sont des allégations sans preuve.» Onze mois plus tard, le rapport de HRW fournit ces preuves et jette une lumière crue sur les rouages de la machine de mort syrienne.

«Crimes contre l’humanité»

«Nous n’avons aucun doute que les individus qui apparaissent sur les photos de César ont été affamés, battus et torturés d’une manière systématique et sur une échelle massive, affirme Nadim Houry, directeur adjoint de HRW pour le Proche-Orient. Elles ne représentent qu’une fraction des personnes qui sont mortes alors qu’elles étaient sous la garde du gouvernement syrien. Des milliers d’autres endurent le même sort», ajoute Nadim Houry, qui parle de «crimes contre l’humanité».

C’est au début de l’année 2014 que l’affaire César éclate. A Montreux, en Suisse, à l’ouverture de la conférence de paix baptisée Genève 2, des opposants syriens brandissent des photos de corps décharnés, lacérés, le visage figé dans un ultime rictus. Elles font partie d’un stock de 53 000 clichés qu’un photographe légiste a réussi à sortir de Syrie, avant de prendre la fuite, en août 2013, avec la complicité de membres du Mouvement national syrien (MNS), une formation islamiste modérée.

Pour protéger son anonymat, le déserteur reçoit le nom de code «César». Une équipe de médecins légistes et d’ex-procureurs internationaux, rassemblée par un cabinet juridique londonien, s’est immergée dans le lot d’images et a acquis la conviction qu’il est «très peu probable» qu’elles aient pu être falsifiées. Mais parce que leur rapport est financé par le Qatar, un adversaire farouche du pouvoir syrien, son impartialité est questionnée par certaines sources.

Très vite, cependant, les photos de César commencent à «parler». Des familles syriennes reconnaissent le visage d’un des leurs sur les premières photos diffusées par des sites d’information pro-opposition. Le MNS, à qui le photographe a confié son butin, télécharge une grosse partie des photos sur Internet puis transfère l’intégralité des archives à HRW. En trois mois, plus de 700 Syriens contactent l’association, en affirmant avoir identifié un père, un frère ou un mari.

Sur les 53 000 photos, une partie représente des soldats morts au combat et une autre fixe des scènes d’attaque rebelle. La plus grosse partie du stock, soit 28 000 photos, correspond à des gens morts dans les centres de détention des services de sécurité, les moukhabarat. Ces cadavres se distinguent par trois chiffres tracés sur la clavicule ou sur un bout de carton accolé au corps. Ils indiquent la branche des services de sécurité qui les a arrêtés, leur numéro de détenu et leur numéro de décès. Des informations fournies à HRW par quatre déserteurs, familiers de ces procédures.

Leurs témoignages, les documents officiels accompagnant les photos et un recoupement par géolocalisation permettent de certifier, selon le rapport, que les clichés ont été pris dans les hôpitaux militaires de Tichrin, au nord de Damas, et de Mezzeh, au sud-est, deux sites où les moukhabarat viennent déverser leurs morts à intervalles réguliers. «Je reconnais l’endroit à partir des photos, chaque pierre, chaque brique. J’ai vécu là vingt-quatre heures par jour. J’ai moi-même porté les corps», raconte un ancien conscrit affecté à l’hôpital Mezzeh, situé non loin du palais présidentiel et du lycée français de Damas. Chaque corps ayant été photographié à plusieurs reprises, les membres du MNS ont calculé que les 28 000 clichés de morts en détention correspondent à 6700 individus différents, dont 100 enfants.

HRW a conduit une enquête approfondie sur 27 cas. La taille restreinte de l’échantillon est due à des questions de temps, de ressources et de localisation des témoins. Pour mettre un nom sur les visages, tuméfiés et émaciés à un point tel qu’ils en deviennent parfois méconnaissables, l’ONG a sollicité non seulement les familles, mais aussi d’anciens détenus, qui ont vu la victime en prison, assisté à sa mort ou bien vu son corps.

Le travail d’identification s’est appuyé aussi sur la comparaison entre la date d’arrestation, rapportée par les familles, et la date de la prise de vue, consignée par la police militaire. La localisation de signes distinctifs sur les corps a pu parfois aider, comme dans le cas de Hussein al-Dammouni, un jeune comptable de l’université de Damas, arrêté en février 2013, et dont le cadavre a été identifié grâce à deux tatouages sur son bras gauche. Dans le cas de Rehab al-Allawi, une étudiante de Damas, interpellée en janvier  2013, c’est un bout de pyjama, reconnu sur un cliché par une ex-codétenue, qui a permis de clore le dossier. Les auteurs du rapport n’ont été autorisés à publier que huit noms sur les vingt-sept confirmés, en raison de la peur des représailles qui tétanise beaucoup de familles.

«Diarrhée noire»

Les causes des décès sont multiples. Les experts médico-légaux sollicités par HRW ont évidemment relevé sur les photos des traces de torture, une pratique dont le régime syrien est friand. La faim a aussi décimé les rangs, comme le prouve l’extrême maigreur de nombreux corps. Mais du fait de la surpopulation dans les cellules, du manque d’air, de conditions d’hygiène calamiteuses, de l’absence quasi totale de suivi médical et d’une alimentation avariée, beaucoup de prisonniers ont succombé à des maladies en apparence bénignes, comme la gale ou des infections gastro-intestinales.

Un ancien détenu cité par HRW, Haytham, évoque ce que lui et ses compagnons nommaient «la diarrhée noire», une forme suraiguë de trouble intestinal, menant à la mort en dix à quinze jours. «J’ai vu les forces de sécurité placer des détenus avec des plaies purulentes sous un lavabo, raconte un déserteur. […] Exposer leurs blessures à l’eau et à l’humidité les faisait empirer. J’ai vu au moins trente cas… C’est comme si la peau était rongée, comme un trou dans le corps.»

Ce rapport est publié deux jours avant un sommet international à New York, qui pourrait ouvrir la voie à une reprise des négociations entre le régime et l’opposition. Une coïncidence qui inspire un avertissement à HRW. «Ceux qui poussent pour la paix en Syrie doivent s’assurer que ces crimes cessent et que les gens qui ont supervisé ce système finissent par rendre des comptes.»