Benoît Hamon a juste besoin de regarder la carte électorale pour comprendre que sa proposition de revenu universel a fait mouche. En novembre 2016, le vainqueur du premier tour de la primaire «citoyenne» était venu défendre cette idée à Lyon. Bis repetita en décembre à Rennes. «Nous avons dû faire beaucoup de pédagogie. Mais on a vu que cette idée plaît, car elle redistribue et simplifie» se souvient Catherine, une enseignante rennaise, présente avec lui dans la métropole bretonne.

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Dimanche dernier, le député des Yvelines a dépassé son score national (36%) dans ces deux villes, où il a nettement devancé son rival Manuel Valls. «Débattre du revenu de base, c’est accepter de mettre toutes les questions taboues sur la table et refuser de se résigner» écrit le journaliste Olivier Le Naire. Un choix qui devrait dominer l’ultime débat télévisé entre les deux candidats ce mercredi soir.

500 milliards de dépenses sociales

L’habileté de l’ancien ministre de l’éducation est d’avoir identifié dès le début 2016 le potentiel de cette idée. Il y a bientôt un an, le think tank libéral «Génération Libre» avait organisé à Paris une conférence publique sur le revenu de base, en présence de l’un de ses principaux avocats, l’universitaire belge Philippe Van Parijs. Sans y être présent, Benoît Hamon s’en est fait raconter le menu par sa collègue députée socialiste des Deux-Sèvres Delphine Batho, ex-ministre de l’environnement limogée par François Hollande durant l’été 2013 pour s’être opposée à la réduction de son budget.

Il a eu l’audace de proposer autre chose que des corrections à la marge et la défense des acquis du passé.

Benoît Hamon a alors l’habileté de ne pas craindre de côtoyer les défenseurs libéraux de cette allocation de base, tel l’ancien ministre Alain Madelin ou l’essayiste Guy Sorman. «Il a eu l’audace de proposer autre chose que des corrections à la marge et la défense des acquis du passé […] pour permettre à chacun de mieux réaliser son idéal de vie», juge dans le Monde, Philippe Van Parijs.

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Benoît Hamon s’appuie sur un rapport rédigé par un sénateur PS, Daniel Percheron, intitulé «Le revenu de base en France: de l’utopie à l’expérimentation». Ce document publié en octobre 2016 est le résultat d’une mission d’information, à l’initiative du groupe socialiste du Sénat. On peut lire, sous la plume des parlementaires, que le revenu universel, allant de 500 à 1000 euros par mois, «vise à modifier purement et simplement le rapport de l’individu à la société» et qu’il permettra «d’accompagner la mutation de l’économie française à l’heure de la robotisation et du numérique». Son coût financier est estimé «entre 300 et 700 milliards d’euros».

Le scénario libéral qui consiste à remplacer toutes les aides sociales existantes par ce revenu n’est retenu que comme «l’une des hypothèses». «La saine manière de calculer est de comparer le coût de ce revenu universel aux 500 milliards de dépenses sociales par an, corrigeait l’an dernier Gaspard Koenig, fondateur du cercle de réflexion «Génération libre». Il doit libérer l’administration de la multiplication sans fin des allocations qui se sont empilées ces dernières décennies.»

Conditions de financement

Gaspard Koenig a suivi le rejet par les Suisses à 76,9%, en juin 2016, d’un tel revenu de base. Pourquoi une partie des socialistes français s’en sont-ils au contraire entichés? «Elle correspond bien au besoin d’utopie de la gauche, confirme l’universitaire Jean Marc Ferry. Elle correspond aussi à l’idée de simplification administrative dont François Hollande a fait une priorité. Elle séduit enfin les jeunes.» Benoît Hamon a flairé l’opportunité pour se distinguer du protectionnisme d’Arnaud Montebourg, et du réalisme de Manuel Valls: «Sa lecture des envies militantes a été tout de suite juste», confirme le politologue lillois Pierre Mathiot.

Qu’en est-il des conditions de financement de cette mesure dans un pays déjà surendetté comme la France (2160 milliards d’euros en décembre 2016)? Pour l’heure, Benoît Hamon n’a pas tranché entre les deux options proposées pour le revenu universel: celle d’une allocation versée chaque mois (la plus onéreuse), ou celle de l’impôt négatif dont bénéficieraient tous les contribuables. Il semble privilégier une formule hybride, qui réserverait d’abord cette aide aux 18-25 ans. L'ancien ministre n’évoque pas, en revanche, la suppression corollaire des prestations relevant du régime de sécurité sociale, dont le gouvernement dirigé par Manuel Valls annonçait, en décembre, la réduction massive du déficit prévu pour 2017 (400 millions d’euros pour un budget de 500 milliards).


Participation: un «bug» et des soupçons

Combien d’électeurs français se sont vraiment rendus dimanche dans les 7350 bureaux de vote de la primaire «citoyenne» organisée par le Parti socialiste? Impossible de le savoir, trois jours après le premier tour de ce scrutin.

Le dernier communiqué mis en ligne par la Haute autorité de la primaire, présidé par le professeur de droit Thomas Clay, cite le chiffre de 1 597 520 votants recensés lundi soir dans 6808 bureaux de vote, et en déduit une mobilisation totale «entre 1,5 million et deux millions». Problème: ces données ne sont pas complètes, et contredisent celles publiées le lundi matin. Autre fait révélateur: un «bug» informatique a compliqué le vote des Français de l’étranger dans au moins deux pays européens, l’Allemagne et l’Italie. Ces derniers devaient – comme en Suisse – s’enregistrer sur le site www.lesprimairescitoyennes.fr avant le 4 janvier. Mais beaucoup n’ont jamais reçu l’identifiant et le mot de passe requis.

L’impression de manipulation pèse d’autant plus que la droite, elle, avait réussi un sans-faute, publiant les résultats de sa «primaire ouverte» de novembre 2016 au fur et à mesure sur internet au soir des deux tours, au niveau national, départemental et local.

Même si les candidats qualifiés Benoît Hamon et Manuel Valls restent pour l’heure en dehors de la polémique, la colère gronde des deux côtés envers le premier secrétaire du parti Jean-Christophe Cambadélis, dont l’intervention télévisée dès 20 heures dimanche soir avait été plus qu’hésitante. L’ancien militant trotskiste souvent moqué au sein du PS pour son goût des arrangements électoraux – tout comme le député Christophe Borgel, organisateur en chef du scrutin – avait alors parlé de «centaines de milliers» d’électeurs, puis de «dizaines de milliers». Il ne s’est plus exprimé depuis…