Ici, c'est un hôtel Hilton qui se construit, à côté, un centre commercial, un «plazza», un «business center», des routes, des boutiques... La fièvre du pétrole a bien réveillé Bakou, capitale du petit mais riche Azerbaïdjan. Ces cinq dernières années, l'exploitation des gisements offshore de la Caspienne a alimenté une croissance de plus de 20% par an. Un «record mondial», se félicite le président Ilham Aliev, qui compte bien se faire réélire ce mercredi pour un second mandat de cinq ans.

Le président sortant est d'autant plus sûr de son fait qu'il ne tolère guère d'opposition: les six autres candidats ne sont que des figurants, avec qui il n'a même pas daigné débattre. Le décollage économique du pays se mesure à l'œil nu, au nombre de 4x4 garés devant les boutiques de luxe qui ont repris possession des beaux immeubles de Bakou.

«Les conditions sont très bonnes pour le business, se félicite Teyyar Akkubeyov, un des nouveaux entrepreneurs azéris. Le pays est stable, le pouvoir solide, la criminalité très faible...» A 31 ans, Teyyar est déjà patron de huit boutiques - de jouets ou cadeaux - et prévoit de se lancer dans la mode, pour les élégantes Bakinoises qui veulent s'habiller comme à Paris ou Milan. Comme la plupart des commerçants du centre-ville, Teyyar a affiché le portrait du président sur ses boutiques: «Je suis allé chercher les affiches moi-même, car je pense qu'il faut être actif avant les élections. Nous pouvons vraiment être reconnaissants pour la stabilité de notre pays.» L'Azerbaïdjan est frontalier de la Géorgie ou de l'Iran, mais, contrairement à ses voisins, il a su garder de bonnes relations tant avec Washington qu'avec Moscou.

Croissant, éclair ou tarte au citron? Les riches Bakinois ont aussi, depuis peu, leurs douceurs aux goûts - et aux prix - français ou italiens. «J'ai commencé dans les affaires en 1995, avec un capital de départ de 500 dollars, alors que j'étais encore étudiant en économie, raconte Zohrab Aslanov, 31 ans lui aussi et déjà patron de la chaîne de pâtisseries Azza. J'ai commencé par vendre des cassettes et des DVD, puis des téléphones portables, puis des vêtements. Quand je me suis lancé, tout était à faire, le marché était vide.» En 2006, Zohrab ouvre son premier restaurant à Bakou, puis sa première pâtisserie en 2007. Un an plus tard, il possède deux cafés, deux restaurants, chinois et italien, deux pâtisseries. D'ici à fin 2009, il compte ouvrir huit ou neuf autres pâtisseries de luxe et lancer une autre chaîne, moins chère, pour la «classe moyenne» qui commence à émerger.

Comme son collègue des boutiques de cadeaux, Zohrab évite d'évoquer les «risques», spécifiques à son pays. Sous couvert d'anonymat seulement, d'autres investisseurs dénoncent la «corruption monstrueuse» qui les étreint: «Les fonctionnaires nous sucent le sang, racontent deux autres entrepreneurs, qui se sont lancés dans les voitures et les vêtements. Sans cesse il faut payer des bakchichs. Pour avoir le droit d'importer des marchandises, pour les licences, pour rester ouvert... Bientôt, il faudra payer pour respirer.»

Au «bazar du 8e kilomètre», à la sortie sud de Bakou, les revers du modèle azéri se voient aussi à l'œil nu. Entre deux stands de fripes chinoises, Larissa passe ses journées à vendre quelques bouteilles de lait. Un manat (presque un euro) le litre de lait, deux manats le petit pot de crème... «Ça va, on vit normalement», assure-t-elle, comme tous les vendeurs de cet immense bazar, tous très effrayés dès qu'on les interroge. Autour de Larissa, les plus vieux se confient pourtant: «Comment peut-elle dire que ça va, s'indignent-ils. On gagne tout juste assez pour manger du pain!» Un pain de 400 grammes coûtait 15 centimes il y a deux ans encore, racontent-ils, contre 40 aujourd'hui: «Pour un kilo de pain, il faut presque un manat!» Une vieille femme, trop intimidée pour donner ne serait-ce que son prénom, vient vendre à Larissa des bocaux de verre récupérés dans les poubelles: un manat les dix bocaux. «J'ai travaillé quarante ans comme couturière à l'usine, dit-elle. Et ma retraite est de 60 manats. Juste de quoi payer les charges de mon appartement. Pour manger, je dois me débrouiller.»

Le mécontentement populaire est «très fort», confirme l'opposant Isa Gambar: «Plus de 80% de la population voudrait un changement de régime.» Sachant d'avance que les élections seront falsifiées, lui-même a renoncé à concourir, comme tous les vrais opposants. Isa Gambar n'exclut pas non plus que le régime tienne encore plusieurs années, grâce à l'argent du pétrole et la répression de toute opposition. «La pauvreté recule tout de même, nuance un diplomate occidental. La manne du pétrole permet de financer beaucoup de grands travaux, routes, écoles ou hôpitaux. Même si beaucoup d'argent est détourné.»