Irak

Les revirements de Moqtada al-Sadr suscitent l’incompréhension

Héraut du mouvement pro-réformes, le chef populiste chiite a décidé fin janvier de prendre ses distances avec le contestation. Depuis, ses partisans sont divisés entre déçus et inconditionnels

Le divorce entre Moqtada al-Sadr et la contestation anti-pouvoir en Irak est consommé. De soutien affiché du mouvement né en octobre 2019, le chef populiste chiite est devenu aujourd’hui la bête noire. L’incompréhension suscitée, jusque dans les rangs du courant sadriste, par ses revirements intempestifs depuis janvier a laissé la place à un rejet violent après les attaques menées par les «casquettes bleues», les hommes de sa milice, Saraya al-Salam («Brigades de la paix»). Leurs tentatives de reprise en main des sit-in par la force ont culminé avec la mort de huit manifestants à Nadjaf, le 5 février. Dans les slogans et sur les bannières, à Bagdad et dans le sud chiite du pays, Moqtada al-Sadr est désormais dépeint en homme sanguinaire et conspué en «criminel».

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Parmi les contestataires qui rejettent toute tutelle politique ou religieuse sur le mouvement, la rupture suscite amertume et soulagement. Héraut autoproclamé du mouvement pro-réformes de 2015-2016, Moqtada al-Sadr est l’un des principaux acteurs du système politique, dont ils réclament la chute. Depuis les législatives de 2018, qui ont vu sa coalition, Sairoun («En marche»), arriver en tête, le chef populiste chiite est une voix décisive dans le choix du premier ministre et de ministères. Son soutien et la présence de milliers de ses partisans sur les sit-in ont toutefois renforcé la contestation, confrontée à une répression qui a fait au moins 543 morts.

Menacé de représailles

Sa décision de prendre ses distances avec la contestation, le 24 janvier, et d’appuyer, la semaine suivante, la candidature de Mohammed Taoufiq Allaoui pour former un gouvernement a suscité l’incompréhension jusque dans les rangs sadristes. Nombre de ses partisans, qui se comptent par millions dans les quartiers défavorisés de Bagdad et du sud de l’Irak, ont donc quitté à contrecœur les sit-in. Seule une minorité s’est désolidarisée. «Moqtada al-Sadr n’a jamais soutenu réellement ce mouvement pacifique, il a toujours essayé de le récupérer à des fins politiques. Les sadristes ont tenté de contrôler et de diriger les manifestations, mais ils ont trouvé face à eux des gens déterminés», critique le cheikh Asad al-Nasri, un imam influent du courant sadriste, qui a rompu avec Moqtada al-Sadr le 24 janvier.

Intimé de rentrer dans le rang, et menacé de représailles, le religieux a installé sa tente au cœur du sit-in de Nassiriya, sa ville d’origine et bastion contestataire dans le sud de l’Irak. Il dit être entouré de nombreux sadristes rejetant, comme lui, la décision du chef populiste chiite. «Ils viennent ici secrètement. Ils n’acceptent pas la position de Moqtada al-Sadr, mais ils ne peuvent pas le dire publiquement, par peur des représailles et des campagnes de diffamation», assure le cheikh Al-Nasri.

A Bagdad, de jeunes partisans sadristes ont eux aussi décidé de rester sur le sit-in de la place Tahrir malgré la décision de leur chef. «Je ne suis pas venu ici sur ses ordres, je ne partirai pas sur ses ordres. Je suis resté pour les martyrs et pour l’Irak», assurait Oussama, un ouvrier de 27 ans, le 31 janvier. «Sayyid [descendant du prophète] Moqtada est notre parrain, notre bienfaiteur», ajoutait-il, heureux de voir revenir les partisans sadristes sur le sit-in après un dernier revirement de Moqtada al-Sadr ce jour-là. Le lendemain, lorsque les «casquettes bleues» ont attaqué le «restaurant turc», leur place forte sur la place Tahrir, et chassé ses occupants, Oussama s’est réfugié sur son matelas, mutique. Au petit matin, il avait plié bagage.

«Un amour aveugle»

«Pour beaucoup de partisans sadristes, Moqtada al-Sadr est une figure religieuse qu’ils ne peuvent pas critiquer. Ils pensent que leur chef a plus d’expérience et de sagesse qu’eux. C’est l’essence du problème des partis religieux. Ce n’est pas démocratique, c’est autoritaire», explicite le cheikh Al-Nasri. «Même un proche de sayyid Moqtada m’a confié qu’il ne comprenait pas ses choix, mais, in fine, nous, les sadristes, nous pensons qu’il ne fait jamais d’erreurs. Il a toujours raison. N’importe quel sadriste, s’il leur dit de mourir, ils iront mourir pour lui, c’est un amour aveugle», abonde dans le même sens Abou Farqan, un cadre sadriste du quartier de Sadr City, à Bagdad. Cette révérence, Moqtada al-Sadr la doit à son père, l’ayatollah Mohammed Sadeq al-Sadr, et à son rôle dans la résistance contre l’occupation américaine après 2003.

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Sensible aux critiques, Moqtada al-Sadr multiplie les déclarations sur Twitter, tantôt cajoleuses tantôt menaçantes, pour tenter de convaincre les manifestants de mettre un terme à leurs revendications et de donner une chance à Mohammed Taoufiq Allaoui. «Ils n’ont pas de représentants, ni de demandes claires sur le gouvernement, la Constitution ou le système politique», ajoute Dhia al-Assadi, un responsable sadriste, qui assure que Moqtada al-Sadr n’a «jamais donné l’ordre à ses partisans, dans ses tweets, d’attaquer les sit-in.»

«Moqtada al-Sadr se préoccupe peu de ce que pensent les Irakiens, il se préoccupe de conserver sa base et son soutien populaire, analyse Sajad Jiyad du think-tank irakien Al-Bayan. Il veut conserver son influence, rester central dans le jeu politique et repousser ses rivaux qui pourraient lui ravir ses partisans.»

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