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Le révisionnisme gagne du terrain au Japon

La télévision nationale a reçu des consignes pour occulter les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Des nationalistes menacent le monde académique

Le révisionnisme gagne du terrain au Japon

Asie La télévision nationale a reçu des consignes pour occulter les horreurs de la Seconde Guerre mondiale

Des nationalistes menacent des universités

Au Japon, le révisionnisme atteint des sommets. Les médias, dont la télévision nationale NHK, sont les premiers visés par cette recrudescence. Dans un document interne daté du 3 octobre que le quotidien britannique Times s’est procuré, des consignes strictes ont été données aux journalistes des services anglophones de la NHK. Plusieurs références historiques du passé militaire du Japon doivent être modifiées. C’est le cas du massacre de Nankin qui avait débuté en décembre 1937. L’armée japonaise avait tué des centaines de milliers de Chinois, violé des dizaines de milliers de femmes et enfants. En Corée et aux Philippines aussi, l’armée japonaise avait pratiqué l’esclavage sexuel.

Pour parler de ces femmes forcées à se prostituer, les journalistes anglophones de la NHK doivent recourir exclusivement à la notion de comfort women , soit des femmes de réconfort. «La prostitution», «les prostituées», «les esclaves sexuels», «les bordels» sont désormais bannis à la NHK.

Pour Koichi Nakano, professeur de sciences politiques à l’Université Sophia de Tokyo, même si des directives éditoriales internes existaient déjà dans le passé, elles étaient appliquées avec une certaine souplesse. «Désormais, des membres du conseil d’administration de la NHK proches du premier ministre Shinzo Abe en ont pris le contrôle. La chaîne nationale devient une machine de propagande au service du gouvernement», déplore-t-il. Il ajoute: «L’autocensure n’a jamais atteint un tel niveau au Japon.» En février dernier, le président de la NHK avait d’ailleurs estimé que la ligne éditoriale ne devait pas s’écarter de l’opinion du gouvernement.

A côté de la télévision nationale, le quotidien Asahi Shimbun fait lui aussi l’objet de grosses pressions des nationalistes. En cause: plusieurs articles publiés dans les années 1980 et 1990 au sujet de la prostitution forcée des Coréennes, sur la base du témoignage de Seiji Yoshida. Militaire durant la Seconde Guerre mondiale, ce dernier avait confié avoir réuni sous la contrainte 200 femmes sur l’île Jeju-do à des fins de prostitution. Or, des résidents locaux ont nié ces faits. Conséquence: Asahi Shimbun s’est excusé en août dernier et a retiré les articles incriminés. Des erreurs factuelles, s’est défendu le journal, mais pas une fraude. «Le retrait des articles est le résultat d’une campagne de dénigrement du Yomiuri Shimbun , quotidien conservateur proche de Shinzo Abe. Il a appelé au boycott d’Asahi Shimbun . Les recettes publicitaires ont diminué, tout comme le nombre de lecteurs. Désormais, les autres journaux vivent dans un climat de peur», souligne Koichi Nakano.

Outre les médias, le monde académique est également la cible des nationalistes depuis plusieurs mois. En début d’année, un professeur d’une université à Osaka a démissionné à la suite de pressions. Par ailleurs, le mois dernier, l’Université Gakuen Hokusei, à Sapporo, a reçu un téléphone anonyme. Elle sera victime d’un attentat à la bombe si elle renouvelle le contrat de Takashi Uemura. Ex-journaliste d’Asahi Shimbun qui avait écrit des articles sur la prostitution forcée, il donnait des conférences dans cet université. Depuis mai dernier déjà, l’établissement et le conférencier faisaient l’objet de menaces anonymes, via des téléphones, des fax et des courriels. «Elles proviennent de groupes d’extrême droite. La fille de Takashi Uemura a même souffert de harcèlement après la publication de photos sur Internet avec son identité. Elle a subi des pressions pour qu’elle se suicide», s’indigne Jiro Yamaguchi, professeur de sciences politiques à l’Université Hosei à Tokyo et membre d’un groupe qui soutient Takashi Uemura et l’université qui l’emploie. Selon Jiro Yamaguchi, les problèmes que soulève aujourd’hui l’extrême droite sont comparables à ce qui se passaient dans les années 1930 au Japon. «Les étudiants et les professeurs subissaient les pressions des nationalistes. C’était le début du fascisme», dit-il.

De son côté, le professeur Koichi Nakano estime que le gouvernement aurait dû condamner vigoureusement cet acte terroriste. «Le silence de Shinzo Abe renforce l’extrême droite et l’incite à mener des actions toujours plus violentes», s’indigne-t-il.

Toutefois, le manque de réaction du premier ministre nationaliste s’explique. En 1997, quatre ans après son entrée au parlement, Shinzo Abe rejoignait un groupe parlementaire dont l’objectif est de réviser l’histoire du Japon. En dix ans, grâce à un intense lobbying, la question des femmes de réconfort a disparu des livres scolaires japonais. Pour autant, la volonté de Shinzo Abe de réécrire l’histoire se poursuit. Il y a dix jours, le gouvernement a demandé à Radhika Coomaraswamy, auteure d’un rapport de l’ONU publié en 1996 sur la prostitution forcée de l’armée japonaise, de le modifier. Elle a refusé, estimant qu’elle s’était appuyée sur un nombre suffisants de témoignages de Coréennes forcées à se prostituer. Sur 19 ministres japonais, 15, dont Shinzo Abe, font partie de Nippon Kaigi. Cette organisation d’extrême droite créée en 1997 prône le révisionnisme.

En dix ans, grâce à un intense lobbying, la question des femmes de réconfort a disparu des livres scolaires

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