Un pouvoir impopulaire. Des rues pleines de jeunes manifestants. Un malaise diffus dans la société. Ça ne vous rappelle rien? Quarante ans après la secousse de Mai 68, la France présente tous les symptômes d'un pays au bord de la révolte. Et pourtant: après les cheminots et les étudiants, l'automne dernier, Nicolas Sarkozy est en passe de terrasser son troisième «mouvement social» en à peine six mois.

Jeudi, plusieurs milliers de lycées et de professeurs en grève ont défilé dans les rues de Paris. Une manifestation de routine, avec stands de merguez et banderoles syndicales, mais très peu d'allusions à Mai 68. «Les syndicats ne font pas un vrai travail de politisation, regrettait Olaf, militant de la Gauche révolutionnaire. Là, ils manifestent, mais ensuite tout le monde rentrera au boulot.» Plus loin, un homme en train d'uriner contre un arbre hurlait «des révolutionnaires, y en a plus!».

Le malaise dans l'éducation vient de la suppression annoncée de 11200 postes d'enseignant à la rentrée prochaine. A force de coupes budgétaires, plus de 116000 postes auront disparu entre 2003 et 2011 - un chiffre à comparer aux quelque 1,3 million de fonctionnaires que compte l'Education nationale. Malgré ces effectifs pléthoriques, la qualité des écoles françaises se dégrade. Le pays est passé du 10e au 19e rang des pays de l'OCDE pour l'enseignement des sciences, selon la dernière étude PISA.

Pour le sociologue François Dubet, les lycées français souffrent de deux problèmes essentiels. Ils coûtent trop cher, en raison notamment du nombre extravagant de disciplines enseignées. Plus fondamentalement, le système éducatif repose sur des promesses intenables: «On a dit aux élèves que s'ils obtenaient le bac, ils feraient des études supérieures, et que s'ils faisaient des études supérieures, ils obtiendraient un travail correspondant à leurs qualifications.» Ce qui est loin d'être toujours le cas.

Moral des jeunes en berne

Il en résulte une angoisse profonde, qui nourrit des mouvements de protestation répétés. Selon une étude diffusée cet hiver par la Fondation pour l'innovation politique, un groupe de réflexion proche de la droite, seuls 26% des jeunes Français pensent que leur avenir est prometteur, contre 60% des jeunes Danois et 54% des jeunes Américains.

Le moral du reste de la société n'est guère plus brillant. Le sursaut d'optimisme qui avait accompagné l'élection de Nicolas Sarkozy, il y a un an, a été de courte durée. Selon un sondage publié la semaine dernière par L'Humanité, 62% des Français pensent qu'une révolte de type Mai 68 «pourrait se reproduire aujourd'hui».

Mais ces états d'âme ne s'accompagnent encore d'aucune traduction politique. «Pour l'instant, personne n'est capable de capter, de donner du sens, de mettre en mots le mécontentement», estime le politologue Dominique Reynié.

Ce vide explique l'assurance dont fait preuve le pouvoir. Le ministre de l'Education, Xavier Darcos, a qualifié les défilés lycéens de «bouffonnerie» qui ne «sert à rien». Déjà en voie d'essoufflement, le mouvement risque de ne pas survivre aux examens du baccalauréat, qui commencent dans deux semaines. Les professeurs en grève ne devraient pas être mieux lotis, car Nicolas Sarkozy a fait de la réduction du nombre de fonctionnaires la pierre angulaire de sa politique.

Ultime provocation: un thé de luxe «au parfum de révolution», intitulé «Mai 68», vient d'être mis en vente chez Fauchon, le plus cher des grands traiteurs parisiens. En France, décidément, la révolte n'est plus ce qu'elle était.