«Rien n'a changé depuis deux ans, mis à part les prix qui ont augmenté!» Ira, universitaire de 23 ans, porte un regard sans concession sur le pouvoir en place depuis la Révolution orange de l'automne 2004. Devant l'imposant bâtiment rouge vif de l'Université Chevtchenko de Kiev, tous ne sont pas aussi radicaux, mais parmi la jeune génération, la déception est généralisée.

Il faut dire que les deux années qui ont suivi le grand mouvement de protestation, initié par un scrutin présidentiel truqué, ont été en dents de scie: déchirements au sein du camp pro-occidental; limogeage du poste de premier ministre de Ioulia Timochenko, «l'égérie de la Révolution orange»; puis élections législatives en mars dernier, marquées par le retour au gouvernement du Parti des régions (prorusse), après une série d'alliances et de coalitions avortées.

Sur les marches de l'université, Olga, étudiante d'une vingtaine d'années, confie avoir voté cette fois-ci pour le Parti des régions de Viktor Ianoukovitch, l'ancien adversaire malheureux du président Viktor Iouchtchenko en 2004. «Depuis les privatisations qui ont suivi la Révolution orange, mon mari a vu son salaire divisé par deux! Aujourd'hui, il ne gagne plus que 1000 grivnas par mois (250 francs), c'est nettement insuffisant pour vivre à Kiev!» Malgré tout, la Révolution a eu son utilité: «Pour la première fois, le peuple ukrainien s'est levé et a compris qu'il pouvait faire quelque chose uni.»

Liberté de parole et démocratie

«Ianoukovitch est peut-être de retour, mais il a été élu de façon démocratique, et c'est là un acquis de la Révolution orange», estime pour sa part Serheï Taran, l'un des dirigeants du mouvement de jeunesse «Pora», qui avait été à la pointe des manifestations de rue en 2004 avant de se transformer en parti politique, d'inspiration plutôt libérale. «La révolution a apporté deux choses: la liberté de parole et de la presse, d'une part, et la démocratisation de la vie politique, autrefois sclérosée et clanique. Et heureusement, cette déception qui est peut-être palpable chez certains ne vise pas les principes de la révolution, mais bien certains acteurs.»

Il est vrai que les héros de la Révolution ont aujourd'hui mauvaise mine. Le président Iouchtchenko, affaibli par la division de son camp et forcé de cohabiter avec le gouvernement de son ennemi d'hier, semble isolé jusque dans son propre parti. Et Ioulia Timochenko, aujourd'hui retranchée dans une opposition radicale au nouveau gouvernement prorusse, suscite toujours l'inquiétude chez ceux qui lui reprochent son populisme outrancier et les prises de décision à l'emporte-pièce qui ont marqué son mandat de premier ministre en 2005.

Dans ce contexte, la jeunesse ukrainienne a bien du mal à conserver l'optimisme bon enfant de l'automne 2004. Les salaires insuffisants et le chômage endémique expliquent en bonne partie les longues queues qui se forment devant les ambassades occidentales de la capitale, souvent constituées de jeunes Ukrainiens en attente d'un visa. Le pays a perdu plus de 600000 habitants ces deux dernières années, conséquences d'un faible taux de natalité et d'une émigration massive de travailleurs, essentiellement vers l'Europe.

Hasard du calendrier, le groupe rock Okean Elzy, qui avait été l'un des groupes phares de la Révolution orange, a lancé la semaine dernière son dernier «single», aux paroles toutes actuelles: «Nous approchons du but, mais je cherche une nouvelle voie; je ne veux plus être avec eux...»