La présidence de la télévision publique ukrainienne est un bon résumé de la situation que traverse le pays. Au dixième étage de la tour de la radiodiffusion nationale, dont les baies vitrées s'ouvrent sur le ciel gris neigeux qui recouvre Kiev, trois policiers en treillis noir tentent de programmer le tout nouveau poste de télévision installé dans la salle d'attente directoriale. Juste sous le portrait officiel du président Koutchma, les images des huit chaînes généralistes diffusées dans la capitale défilent sur l'écran. Et toutes ou presque retransmettent la même scène: celle des avocats du candidat défait de l'opposition Viktor Iouchtchenko, affairés à réclamer haut et fort l'annulation du scrutin devant la Cour suprême.

En une semaine, même la chaîne publique 1, pourtant toujours acquise au pouvoir, a fait sa «révolution». Ses plateaux accueillent désormais des opposants et ses caméras filment les dizaines de milliers de manifestants toujours agglutinés sur la place de l'Indépendance, bastion retranché du camp Iouchtchenko. Une révolution en douceur, favorisée par le desserrement de l'étreinte du pouvoir, déstabilisé par l'extraordinaire mobilisation populaire contre les fraudes, et par les initiatives de certains de ses responsables, trop heureux de donner des gages à une opposition devenue soudain une alternative politique crédible.

Olexander Savenko fait partie de ces hauts cadres du régime ukrainien prêts à jouer le jeu du «changement». Du moins officiellement. Calé dans son fauteuil de cuir, dans un bureau de la taille d'une salle de conférence aux meubles soviétiques, le président de la compagnie de télévision nationale défend son bilan. «Ceux qui nous accusent d'avoir trop refléter les vues de Ianoukovitch (le candidat hâtivement déclaré vainqueur) oublient notre mandat. La TV publique est au service de l'Etat. Or Ianoukovitch est toujours premier ministre. Nous n'avons fait que remplir notre mission», assène cet apparatchik vétéran, ancien ministre et ex-patron de la Commission nationale de la communication.

«Le compromis l'emportera»

Pourquoi, dès lors, ouvrir maintenant davantage l'antenne aux opposants? «Parce que l'Ukraine a changé en une semaine, je l'admets, poursuit-il. Ces milliers de gens sont dans la rue. C'est une réalité incontournable.» Belle pirouette pour retomber sur ses pieds: «Les événements montrent que je ne suis pas ce diable antidémocratique, obsédé par la censure, décrit par certains. Sur les 706 journalistes de ma chaîne et de ses filiales régionales, 13 ont protesté contre notre traitement de l'information défavorable à l'opposition et je les ai tout de suite reçus. Maintenant, nous corrigeons le tir et sommes plus objectifs. Je sais que je suis sur un siège éjectable. Mais je sers mon pays. Une nouvelle télévision est aussi en train de naître.»

Etonnante «révolution orange» dont les transfuges ressemblent aux meneurs: calmes, résolument pacifiques, apparemment sereins. «Tous ces hauts fonctionnaires sont persuadés que le compromis l'emportera. Iouchtchenko, s'il est finalement élu, ne donnera pas de grand coup de balai car il aura besoin de l'administration sortante», explique Vika, une administratrice du Ministère de la culture. Idem aux Affaires étrangères: ces trois derniers jours, des dizaines de diplomates ont rejoint les quelque 400 pétitionnaires qui avaient osé, dès lundi, dénoncer les fraudes électorales massives. «On sent que le vent tourne. Je vois beaucoup plus de rubans orange dans les bureaux du ministère. Les langues se délient», confirme une jeune attachée. Vika, la culturelle, a une autre interprétation, plus cynique: «Pas mal de nos responsables se fichent d'une défaite éventuelle du pouvoir actuel. Tous ont des affaires privées à côté. Ils ont préparé le coup. Koutchma (ndlr: le président sortant) et Ianoukovitch se leurrent s'ils pensent que l'administration va se battre pour eux…»

Les fidélités anciennes sont en tout cas fissurées. Dans les ministères, mais aussi dit-on dans l'armée et les forces de l'ordre. A Kiev, la police est ainsi ouvertement du côté de l'opposition. D'où la réticence du gouvernement à une confrontation musclée. Les flics chargés de l'immeuble de la télévision, pourtant spécialement rattachés à la présidence, en ont d'ailleurs tiré les conséquences. Ils ne portent plus d'armes et laissent entrer, sans les inquiéter, les émissaires de Viktor Iouchtchenko, venus porter la bonne parole du candidat officiellement battu.